Luxe, calme et volupté.

juillet 9, 2008

Il y a eu ses bouclettes blondes, ma main dans ses cheveux fous, ses yeux d’enfant rieur, et ce je ne sais quoi dans lequel je me retrouvais. Il me faisait lire les épreuves de son roman après l’amour, tandis que je fumais, vêtue d’une de ses longues chemises, drapée dans les volutes de fumée bleue d’une cigarette post-coïtale. Ces moments où l’on a plus peur de rien, où l’on s’est physiquement tant connus sans rien savoir d’autre, que la lecture de ses mots prenait une dimension toute particulière. Assise dans son large fauteuil en cuir noir, face à l’immense écran d’ordinateur, ils me semblaient tout à la fois familiers et déjà lointains. Il était d’une douceur qui m’aura surprise jusqu’au bout. A m’embrasser tendrement, se blottir tout contre ma poitrine comme un enfant meurtri, chercher le réconfort au sein de mon cou, et déposer des baisers sur mon front moite. J’ai tant perdu l’habitude. La dernière fois que je l’aurais vu, j’aurais, pour seule et unique fois depuis bien longtemps, consenti à passer la nuit chez lui, qui aura fini par devenir plus qu’une aventure d’un soir, sans ne jamais consacrer aucun lien exclusif entre nous, respect tacite d’un pacte pourtant jamais prononcé. Il me lisait Sade après l’amour avec un air mutin dans le regard avant de reprendre possession de mes lèvres et de mon corps tout entier. Nous écoutions Ferré chantant Baudelaire, dévêtus sur son lit, repus et épuisés, terrassés de la vacuité environnante et d’un sens que nous ne parvenions pas à donner à nos heures. Nous fumions sans nous en rendre compte, et contemplions de longues minutes durant un plafond immaculé sans prononcer le moindre mot, sans se toucher.

Quand je me suis levée sans bruit ce matin, je me suis faufilée sous sa douche, et j’ai laissé l’eau claire me réveiller. En terrain ennemi, seule éveillée, à l’orée du café du matin, proche de filer sans un mot. Et autour de moi, j’ai vu. Tant de similarités. Ce que je sais de lui d’un simple regard. Oui. Des produits sagement alignés les uns à côtés des autres, ordre, rangement et propreté. Une salle de bain entièrement vide, où rien ne sort, rien ne dépasse. Chambre d’hôtel. Tout juste une radio posée là, branchée sur France Inter. J’ouvre un des placards orné de miroirs, face à moi. Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Sertaline, Alprazolam, Haldol sont rangés côte à côte, tout en bas de l’étagère, et dans un soupir, je me dis que j’aurais pu l’aimer, sous d’autres cieux, dans un autre contexte. Dans la cuisine, il a déposé sur un plateau en argent une théière, une tasse de thé et un sucrier. Un sachet de Kusmi repose à côté. La bouilloire est pleine et n’attend que d’être branchée. Un muffin dans la coupelle et deux pancakes dans le grille pain. De la confiture de framboise et une petite cuiller en argent. Je regarde abasourdie ce qu’il a préparé pour moi il y a deux heures à peine, avant que d’épuisement, je consente à m’endormir près de lui, le corps vaincu, rompu de ses assauts et des miens mêlés. Je déguste mon Earl Grey dans le silence germanopratin. La fenêtre est ouverte et je vois le petit jour se lever sur le toit des Beaux Arts, juste sous sa fenêtre. On n’entend pas le moindre bruit malgré la proximité du boulevard, et l’air est déjà doux, sur ma peau à peine vêtue. Les oiseaux se réveillent doucement. Il a le bon goût de dormir encore, ou du moins de le prétendre, de me laisser boire mon thé dans le silence du matin, d’éviter l’akwardness des lendemains qui déchantent, de ceux que je ne sais plus gérer, désormais.

La cuisine aussi est entièrement neuve, à l’image de tout le reste de l’appartement. Comme s’il avait méthodiquement jeté la moindre chose qui ait pu y vivre avant lui, qui ait pu exister avec d’autres. Et pourtant, surtout, n’y entreposer aucune affaire personnelle, sauf son immense bibliothèque et ses centaines de livres achetés, comme moi, à l’Ecume des Pages. Les tasses sont coordonnées, le micro-ondes, le grille pain, la théière, la machine à expresso, le lave linge, la poubelle, tout est assorti, neuf, impersonnel. Je le comprends si bien. Ne pas s’attacher, jamais, à rien, à personne. Ne poser son empreinte nulle part. Son appartement ressemble à une chambre d’hôtel inhabitée, coquille vide, métaphore amère, et je grimace de nos vies.

Sans bruit, je range le tout, nettoie ma tasse, mon assiette, referme les placards et jette un dernier coup d’œil au petit jour qui finit de poindre au dessus des toits parisiens. J’attrape une tasse de café, la pose sous la machine à expresso, vais pour la lancer, mais arrête brusquement mon geste. Il faut mettre une pastille, elles sont de couleurs différentes, je ne sais à quoi cela correspond, et je ne sais s’il sucre son café, je ne sais même pas s’il boit du café le matin. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas rompre ce pacte. Je ne sais pas grand-chose de lui, pas grand-chose de matériel, si ce n’est son nom, son adresse rue des Saint Pères, le code de sa porte, son étage, ses goûts pour la littérature romantique et décadente, et le goût de ses lèvres. Ca me suffit. Pourquoi vouloir toujours tout savoir, tout comprendre et tout ancrer dans une matérialité de toute façon vouée à l’échec ? Je le lis, je l’observe, je le comprends sans doute mieux que d’autres. Mieux que la dernière, peureuse qui a voulu se l’approprier un peu trop. Marie-Catherine du dimanche, son serre-tête en velours incrusté sur le sommet du crane, ses dix huit ans en bandoulière, l’espoir amoureux accroché comme un idéal-type. Tu déchanteras, ma chérie. Tu as voulu l’enchainer, tu as voulu le garder, c’est pour cela que tu l’as perdu. Trop en demander est l’erreur courante de la jeunesse. Avec les désillusions viennent les premières sagesses. Je ne l’ai jamais enchaîné. Nous communiquions par messages courts, s’enquérant de nos disponibilités mutuelles. Jamais une remarque sur une absence, sur une trace, sur une autre histoire, jamais d’acrimonie, jamais de comptes à rendre, jamais de fidélité obligatoire gravée sur un parchemin. Ma liberté était la sienne et nous ne communiions jamais aussi bien que sachant que nous ne nous devions rien. Ma victoire, c’était de pouvoir m’allonger près de Toi, exténuée après l’amour, pantelante, et savoir que tu ne serais pas de ceux que je ne supporte pas, que je ne supporte plus, que je n’ai jamais pu supporter. Ceux qui me touchent, qui me parlent et me collent, veulent m’approprier comme une chose, comme leur dû, alors que je n’aspire qu’au silence et à la solitude. Tu auras été de ces rares qui l’ont compris. De ceux qui ne me demanderaient jamais plus que ce que je ne pourrais, de toute façon jamais donner.

En cet après-midi de mai, je m’étais agenouillée devant la Vierge, en cette silencieuse et froide église de Saint-Germain-des-près. Je portais mon pantalon de toile gris, un chemisier blanc à manches courtes, et mes cheveux relevés sobrement sur la nuque. Humblement sur le prie-Dieu, devant l’Immaculée, j’inclinais la tête et implorais la sagesse et tout le courage dont j’allais avoir besoin par ailleurs. J’entendis dans un froissement quelqu’un qui se courbait sur ma droite, un rang devant, sur un prie-Dieu, dans la même position de pénitence. Quand je me rassis pour rassembler mes esprits, et puiser encore un peu de force au fond de moi-même, poser mes yeux sur ces statues et vestiges que tant d’autres avant moi avaient vus et écoutés religieusement, j’eu tout le loisir de regarder ce dos. Nous étions dans une des multiples alcôves de l’Eglise, presque tout au fond de la nef, loin des visiteurs et curieux. Juste lui et moi. J’observais à la dérobée ce corps penché, secoué de quelques soubresauts. Un pantalon de toile brun, une chemise blanche et un gilet marron, cintré. Je croyais à une jeune femme un peu frêle, qui aurait voulu se déguiser en homme, se donner force et courage. Des cheveux en bataille, des bouclettes blondes mêlées, le visage dans ses mains que je ne distinguais pas, mais le corps gracile et mince, la délicatesse d’une nuque entraperçue. Et je m’interrogeais : quelle histoire l’amène ici ? Qu’y fait-elle ? Pour quoi, pour qui prie-t’elle ? J’avais repris le cours de ma contemplation virginale quand le dos s’est levé, et que mon regard a croisé mon bel ange à boucles blondes. Il s’est arrêté de stupeur, de me retrouver moi, ici. J’ai regardé la Vierge, dans un soupir de cynisme face au destin. Puis j’ai rassemblé mes affaires et nous avons traversé la nef en marchant côte à côte, sans un mot. Quand nous sommes sortis sur le parvis de l’église, aucun de nous n’a prononcé la moindre parole. Il a sorti son paquet de cigarettes, me l’a tendu puis s’est penché sur moi pour m’en allumer une. « N’importe quoi pour trouver l’absolution, n’est-ce-pas ? » ai-je seulement dit. Il a eu un petit sourire triste, m’a raccompagné sur quelques mètres, puis nos chemins se sont séparés toujours sans briser la fragilité de ce moment de mots superflus. Nous n’en avions jamais reparlé jusqu’alors. Une altercation de l’intime non prévue. Trop brutale. Trop personnelle. Trop loin de ce pourquoi nous avions conclu nos rencontres. Cette nuit là, dans un souffle de cigarette, il m’a dit « Je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais, tu sais ? Je suis trop cynique pour cela, sans doute ». « Moi non plus. Je suis trop athée pour cela, sans doute ».

Alors j’ai reposé la tasse de café dans le placard, j’ai vérifié la salle de bain et la cuisine. De mon passage il n’y avait plus nulle trace. J’ai pris mes dernières affaires dans la chambre, et tandis qu’il dormait toujours, mon bel ange blond, nu dans ses draps pourpres, ses cheveux fous épars sur l’oreiller, j’ai baisé son front, caressé une dernière fois ses boucles blondes. Lorsqu’il a péniblement ouvert ses grands yeux verts bordés de cil, j’ai murmuré un « merci » à peine audible, et j’ai claqué doucement la porte verte de son appartement.

Il est de ces histoires qui se terminent avec un point final doucereux et délicat, sans briser le cœur, sans tordre le ventre, sans faire plus de vagues que la façon dont elles auront commencé. Et qui ne laisseront sur mes lèvres que le goût de la Liberté que nous aurons parcimonieusement consenti à échanger.

Ô Toulouse

mai 26, 2008

Personne ne m’attend plus sur ce quai, désormais, mais peut être est-il temps de savoir prendre le train sans que personne ne soit au bout. Simplement pour le voyage, en lui-même, et quelques obligations, aussi. Des bras ne me serrent plus lorsque le coup de sifflet retentit, et l’on ne fait plus mille kilomètres pour faire l’amour dans une ville inconnue, pour la beauté et le lyrisme d’un romantisme éthéré.

 

C’est peut être ça, grandir, aussi. Accepter qu’on ne nous attende plus nulle part, finalement. Tout simplement.

 

Je retrouve cette ville rose qui m’est si familière désormais. Je connais ces rues, j’ai des souvenirs sur ces trottoirs, ces pavés rosis et ces berges du canal. J’ai souvenir de soirées dans ces bars, et de la Garonne illuminée, la  nuit depuis la place Saint Pierre. J’enfourche un de leurs faux vélos en libre service, et je pédale au hasard des rues. Il faut beau et doux, le soleil se reflète sur ce qui fût ma Seine de substitution, pendant un an, et étrangement, I feel just like home. Je retrouve le goût et l’odeur des vacances qui m’avait marqué lors de mon premier séjour il y a deux ans, et la parisienne que je suis deviens un peu toulousaine de cœur et d’adoption, un bref instant. Il y a un vide grenier sur la place du Capitole, et pour 2 euros, tous les livres me sont accessibles. Mes doigts se baladent sur les couvertures, ne recherchent rien de précis. J’en attrape au gré de mes envies, du hasard, et des couleurs ornant les tranches vieillies. Je parcours les quatrièmes de couvertures, indécise, ouvre une page au hasard, lis quelques mots, puis le repose. En empoigne un autre, enfouis mon nez au plus profond des pages et inspire l’odeur des pages jaunies et vieillies par le temps. Je repars avec Belle du Seigneur, Risibles Amours, ou encore Hiroshima mon Amour. Quelques livres de Derrida et de Barthes. Et ma pile de livres sous le bras, je pense que la journée a un goût prononcé de bonheur.

 

Puis il y a son sourire place Esquirol, autour d’un coca-cola, dans la douceur de cette fin d’après midi, il y a Constance qui prend une toute autre dimension que lorsque nous n’étions alors que des faire-valoir de nos hommes respectifs, mes deux Tendres que je retrouve avec émotion, ces bars que je connais trop,  et les banquettes du Carna sur lesquelles je finis par m’endormir d’épuisement, de joie, et d’alcool mêlés en cette soirée de fête de fin d’examens.

 

Et puis il y a Lui, que je retrouve à la terrasse d’un café. Il est si jeune et si beau, dans la lumière de cette douce après midi. Il a ses longs cheveux noirs jais, et ses yeux facétieux, son corps si mince, son jean si fin, et de longues chaussures noires à bout rouge de dandy. Il me sourit, et prend ma main, prend mon corps dans ses bras, et embrasse mes joues et mes tempes avec douceur. Je suis heureuse de le retrouver. Il me raconte sa vie ici, son moral fluctuant et ce cynisme familial qui commence déjà à l’oppresser, malgré son jeune âge, ses amours décousues et son manque de moi. Je l’observe à la dérobée, et retrouve en son visage, en ses mimiques et expressions, en son regard fuyant et à sa manière de remettre ses longues mèches loin de son visage de ses longs doigts fins, des expressions qui me sont désormais si familières. Les trois hommes de la famille se superposent dans ma mémoire jusqu’à ne former plus qu’un dans mon regard, au bord de ce canal, en cette après-midi de presque été. L’image est comme flouée, mais les traits sont similaires, les gestes tout à la fois délicats et malhabiles, le nez fier et aquilin, le regard assuré et effronté qui me met au défi permanent. Je ne suis sortie de ma rêverie que par ses bras qui m’enserrent et ses baisers que je lui rends.

 

Un peu plus tôt dans la journée, j’étais passée, presque par hasard devant l’ancien immeuble. Le 36 était toujours majestueux, au dessus de cette lourde porte de bois qui était étrangement ouverte. Alors religieusement, j’ai pénétré dans la petite cour carrée. J’ai retrouvé la façade pleine de lierre, si familière, que j’avais connue à toutes les saisons de l’année il y a quelques mois. Le porte vélo où je suspendais ma vieille bicyclette bleue pétrole au sujet de laquelle nous nous chamaillions tout le temps, pour savoir qui de nous deux aurait le droit de pédaler jusqu’à la fac avec. Puis mes yeux se sont levés jusqu’à nos anciennes trois fenêtres. L’une d’entre elles était entre-ouverte. La cour était si calme, comme toujours, et aucun bruit de filtrait depuis le boulevard. L’apaisement ambiant contrastait ostensiblement avec les cris et les pleurs qui restaient dans ma mémoire liés à ce lieu, presque un an jour pour jour. Je suis entrée dans le hall de l’immeuble, désert lui aussi. L’ascenseur indiquait qu’il était au 4ème, comme avant. Et malgré moi, mes doigts ont parcouru les petites boites aux lettres en bois, et là ou fût un temps accolé mon nom au sien, il y a avait désormais deux noms étrangers : Marion et Nicolas.

 

J’ai souri, de voir que la vie n’est qu’un perpétuel recommencement, et que rien ne meurt, nulle part. Je suis sortie en souriant, après avoir délicatement fermé la lourde porte en bois sur ce pan de mon passé, que je ne parviendrai jamais à regretter, bien évidemment. Pour tout le bonheur qu’il comportait, et pour tout ce que j’ai pu apprendre grâce à lui.

 

Cette fois, les adieux au 36 boulevard de Strasbourg furent pacifiques.