“Il fait de son mieux pour séduire les femmes, mais, ce qu’il recherche, c’est surtout l’étreinte consolante, infinie, rédemptrice qui le sauvera de l’atroce relativité du monde récemment découvert.”

” Je suis heureux que tu existes. Peut-être que je t’aime. Peut-être que je t’aime beaucoup, mais c’est sans doute une raison de plus pour que nous en restions là. Je crois qu’un homme et une homme s’aiment davantage quand ils ne vivent pas ensemble et quand ils ne savent l’un de l’autre qu’une seule chose : qu’ils existent. Et ça leur suffit pour être heureux. Je te remercie. Je te remercie d’exister.”

Milan Kundera, Risibles Amours

Récital

juin 18, 2008

 

Je suis entrée dans ce vieux théâtre en retenant ma respiration. Comme toujours. Et je me suis installée à l’étage, dans un petit balcon, alcôve isolée composée de quatre fauteuils, au côté de ma mère. Les sièges en velours rouge vif, doux sous les doigts, et délicieusement confortables. Le plafond orné de peintures passées, aux couleurs désormais pastels, usées par le temps. Le public commençait à s’installer, des têtes blanches, des peaux ridées, sillonnées, des doigts graciles et des dos voûtés. Comme chaque année. J’étais de nouveau la benjamine de la soirée. Je souriais. Nous dominions la scène, éclairée d’un large projecteur blanc. Au milieu, une petite table basse, ronde, surplombée d’une longue nappe rouge vive, elle aussi, qui tombait jusqu’au sol. A ses côtés, un fauteuil empire en cuir vieilli, patiné par l’âge. Quelques mètres derrière, majestueux, un Steinway à queue, noir, lustré, brillant, coffre ouvert.

 

Il est arrivé sur scène, un costume sombre un peu froissé, complètement échevelé, le cheveu gris hirsute d’un savant fou. Il a salué le public avec raideur, puis s’est installé derrière le piano, et a entamé la Nocturne n°1 de Chopin. J’ai fermé les yeux, et je me suis laissée aller à la communion avec la musique. Mes doigts bougeaient malgré moi, trouvant les notes adéquates sur les gammes imaginaires de mes cuisses. Puis le piano s’est tu, et Marie Christine Barrault est apparue sur scène, dans une longue robe noire de gitane, un bandeau soixante-huitard dans ses cheveux fous, puis elle s’est installée dans le fauteuil en cuir bruni. Les correspondances de George Sand ont pris une toute autre dimension. Sa voix rauque, son timbre calme, mais si expressif, elle vivait ses textes avec une intensité remarquable qui ne manquait pas de faire naître au creux de moi, des frissons qui me parcouraient le corps. Le pianiste fou prenait ensuite la relève, se balançant d’avant en arrière, la bouche déformée par l’interprétation, le regard absent, les partition uniquement dans sa tête. Je distinguais ses longs doigts fins parcourir le clavier, se confondant avec l’ivoire des touches. C’est lorsqu’il a entamé son Prélude n°4 que la main de ma mère a serré la mienne, mêlant ses doigts aux miens, et que les yeux fermés, j’ai senti mes yeux déborder. Les textes de Sand trouvaient en moi l’écho qu’ils avaient pu trouver il y a deux ans déjà, lorsque quelque part en Helvétie, dans un parc à l’attendre, j’avais lu en un mois l’intégralité de sa correspondance. Poussant même le cynisme à lire sa correspondance avec De Musset sur les composition de Chopin. Les phrases m’étreignent, et serrent mon cœur, encore un peu, malgré le temps. Explication a posteriori d’une histoire morte née. « Notre amour ne pouvait durer que de la façon dont il était né. Il ne pouvait donc pas durer »… « Je me suis beaucoup trompée sur les autres. Jamais sur moi-même. » … « Il jouait de ses mélodies comme de ses mots, qui charment les oreilles tout en navrant le cœur ».

 

Il est des parallèles inévitables, et en l’entendant jouer d’autres nocturnes, je me suis revue, place du Panthéon, sur les marches de la mairie du 5è, sa tête sur mes genoux, à contempler nos morts tout en communiant dans le silence avec la musique durant une heure entière sans que l’un de nous, par un respect tacite, ne prononce une seule parole.

Je ne suis pas tant nostalgique de l’histoire que de l’instant ; ce sentiment de se sentir vivante, même si c’est un leurre, même si l’instant est fugace. Donner tout, de nouveau, pour sentir son cœur se serrer.

J’aimerais.

Error transcript

juin 13, 2008

Je voudrais écrire. Ca fait plusieurs jours que je voudrais écrire, et que ça ne sort pas. Je rature des pages blanches à en tuer l’Amazonie, mais rien ne sort. Les mots ne s’alignent pas.

 

Ecrire « morts » au lieu de « mots » à la phrase précédente tend à prouver que mon inconscient voudrait se libérer, voudrait parler.

 

La fonction cathartique de cet espace échoue, aux berges de mon angoisse.

A Celle.

avril 30, 2008

De notre première rencontre, je n’ai qu’un souvenir vague, impressionniste, par petites touches de gouache mal dégrossie. C’était l’été, et il faisait doux, et nous étions sur les quais de Seine, du côté rive droite, quelque part entre Le Mistral et l’île Saint Louis. Le signe de ralliement de la soirée était le jaune, et tous, de jaune étions plus ou moins vêtus. Je ne connaissais personne, et me souviens avoir écouté attentivement tous ces gens aux souvenirs communs, aux histoires partagées et à la connivence de longue date sans ouvrir la bouche, timidement et religieusement. A l’époque je m’appelais Camille, j’étais une Autre, pas tout à fait moi. Même si. Je me souviens qu’elle est arrivée un peu après tout le monde, tandis que nous dînions paisiblement dans le calme de cette fin d’après-midi d’été ensoleillée. Si je fouille dans les tréfonds de ma mémoire, je ne parviens pas à me souvenir de son visage malgré tous les efforts déployés. Une seule image reste gravée en moi : elle tient ce livre à la couverture jaune devant son visage, et les yeux imprimés sur cette dernière se superposent aux siens restés cachés. Elle se compose un nouveau visage, cachée derrière ce livre, qu’encadrent ses cheveux bruns fous, et une jeune fille du groupe la prend en photo en riant.

Je n’ai jamais vu cette photographie, et pourtant, c’est la première image que j’aurais jamais d’elle. Sans visage. Une évidence, pourtant. Nous n’avions même pas échangé un mot, ce jour là. De ces rencontres dont on ne se souviens qu’a posteriori, sans savoir encore qu’elles marqueront définitivement nos vies.

 

La seconde fois où je l’ai vue, c’était dans cette grande ville rose. J’étais perdue, seule dans sa ville sans Lui. Elle m’avait offert son toit aussi simplement que cela, sans m’avoir jamais vue –du moins le croyions nous- juste parce qu’elle avait lu mes mots, un jour. Sans rien attendre en retour, pour le plaisir de se connaître, pour le plaisir de me faire du thé et des gâteaux, parce que c’est ce qu’elle est. La bonté désintéressée. Elle travaillait, ce jour là, dans sa boutique de vêtements pour rombières excentriques. Elle avait les cheveux probablement aussi courts qu’aujourd’hui, mais la seule chose dont je me souvienne vraiment, c’est de ses lèvres qu’elle avait très rouges, et de ce sourire qui lui mangeait tout le visage. Elle m’avait prise dans ses bras comme si nous nous connaissions depuis des années, et j’ai tout de suite sur que j’allais l’aimer. Je me souviens d’un crumble à L’Autre Salon de Thé, et du thé des alizés que j’avais bu ce jour là. Je me souviens de son petit débardeur jaune qui dévoilait ses épaules rosies et de ses lèvres que j’avais prises en photo. Instantanés de nos après-midi.

 

Et puis il y a eu tout le reste, qui défile devant mes yeux ce matin. Ses appels en pleurs, quand elle a cru perdre Celui qui. Ses crises d’anxiété, quand elle était si loin de moi, que je ne pouvais rien faire, sinon de tenter de l’apaiser par des mots bien maladroits. Je me souviens de son grand appartement face au canal, l’impression de violet qui s’en dégageait et qui me reste, la chambre d’amis, le lit superposé dans lequel je dormais, la cuisine et le thé qu’elle me préparait tout le temps, le coup de fil que je lui passe en larmes, alors que je viens de quitter celui que j’aimais. Chéri qui vient me chercher près d’une église alors que je suis perdue, qui me prend dans ses bras, qui porte ma valise. Elle me tient la main durant tout le trajet, et m’installe dans la chambre, me prépare un thé que je ne boirais pas, mais étrangement, voir la tasse fumante devant moi m’apaise, un peu. Et puis il y a ses mots, ses bras si doux, et sa main dans mes cheveux tandis que je pleure comme je n’ai jamais pleuré, croyant mourir.

Il y a notre déménagement quasi-concomitant, Mais de toute façon, comment aurais-je pu vivre sans elle ? Paris qui nous a vu réunies sous la grisaille après le rose de notre année. Son nouvel appartement encore ouvert à tous vents. Son canapé sur lequel je me suis échouée tant de fois encore.

 

Quand j’étais au fond du gouffre cet été, à pleurer, à mourir à petit feu, à ne remplir mon organisme que de substances interdites, à ne plus manger, et à haïr le monde entier, Elle était là.

Quand en ce début d’année qui m’a connu si anxieuse, quand je ne savais pas, quand je ne savais rien, quand j’étais pleine d’espoirs et de rêves sans être bien certaine d’avoir les qualités requises pour les accomplir. Quand j’étais face à ces dilemmes qui me semblaient insolubles ; avec des solutions, Elle était là.

Quand je n’avais rien, que pour la seconde fois j’arrivais chez elle, mes bagages sous le bras sans nulle part où aller, Elle était là.

Quand je pleurais dans sa baignoire sans savoir quoi faire de moi, sans confiance ni amour propre, sans envies, elle pleurait avec moi, et Elle était là.

Je n’aurais probablement jamais survécu à cette année écoulée si ce n’était grâce à Elle. Elle qui m’a comprise, qui me connaît si bien, qui a saisi que tenter de m’étouffer comme d’autres l’ont essayé, ne serait que le meilleur moyen de me perdre et de me faire fuir, et qui a compris qu’en me laissant libre sans attaches ni entraves, c’est vers elle que je reviendrai toujours, animal sauvage que je suis.

 

J’ai souvent l’impression de n’être pas assez là, pour celle qui a envahi mon cœur. L’impression de n’être qu’un ersatz de l’amie qu’elle mériterait, Elle qui mérite tant. Elle est la Douceur et la Gentillesse. Elle est le cocon dans lequel j’aime à venir me lover. Elle est la béquille sur laquelle je sais que je peux me reposer. Elle est la seule stabilité de ma vie. Elle est celle qui me défend becs et ongles comme si j’étais sa protégée. Celle qui me comprend, alors même que sa vie est si différente de la mienne. Celle qui ne juge jamais, et celle à qui je peux tout dire sans crainte de lire dans ses yeux, même malgré elle, les prémices d’un jugement de valeur. Elle est celle qui m’a blessée, parfois, mais jamais consciemment. Elle est celle que j’ai en haute estime, pour sa capacité à tout gérer de front, pour son calme légendaire, pour sa réflexion posée, son intelligence littéraire, sa vision propre d’un monde parfois dégueulasse, et son cynisme amoureux qui rejoint le mien.

 

Aujourd’hui, à celle pour qui j’ai souvent été trop peu présente, et je m’en excuse du fond du cœur, je souhaite un heureux anniversaire. Et je lui promets d’être là pour les prochains, ainsi que pour le moutard baveux et braillard qu’elle ne manquera pas de me coller un jour dans les bras, sous prétexte d’être marraine.

 

Je t’aime.

 

Le cœur dans un étau, et les larmes qui perlent au bord des cils.

Hypersensibilité.

J’ai le cœur sur le point d’imploser dans la poitrine, je le sens. Vacuité de l’angoisse, mais l’anxiété m’a gagnée. L’anxiété a gagné.

Mes pouces décapsulent doucement dans ma poche ces pilules blanches magiques qui ne m’ont jamais quitté cette année. Une, deux. Personne ne regarde, trop occupés à commander leurs cafés. Sous la langue, verre d’eau. infiltration chimique dans mes veines. Dans dix minutes, j’irai mieux. J’irai bien, même, qui sait. Substitut de repas. Des jours que je n’avale plus rien. Que je fais semblant. Jne mange plus. Ca ne passe plus. Ce n’est pas un retour quelques mois en arrière. Je n’ai juste plus faim, plus envie. Plus d’Envies. Je suis toujours étonnée de voir à quel point mon corps peut tenir sans que je ne lui apporte rien à brûler. Je me demande combien de temps je pourrais tenir. Et ces cachets, substitut de repas, substitut de force, substitut de courage. Substitut de moi-même.

J’ai la tête lourde et l’envie que l’on me laisse seule et tranquille. Une envie de me terrer au fin fond de chez moi, sous un plaid à pleurer. Je ne peux même plus, le Xanax possède cette vertu thérapeutique de plonger dans un état léthargique, comateux, duveteux au sein duquel plus rien ne peux nous atteindre. Et c’est justement ce que je cherche. Les mots, les attaques, les violences, le bruit, tout tourne autour de moi sans parvenir à pénétrer ma bulle. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens même pas. Lovée sur mon canapé, j’attends que ça passe en fixant le plafond blanc. J’attends que les anxiolytiques remplissent ce trou dans mon ventre, remplissent mon cœur d’un peu de courage.  Je tombe épuisée, si près du but. Peur de n’avoir plus de forces.

Envie de ses bras et de ses lèvres, aussi. Illusion provisoire, c’est probable, et pourtant, il y a une semaine, je traversais Paris en taxi dans la nuit noire après avoir erré quelques minutes sur le Boulevard Saint Germain à la recherche d’un taxi, et j’avais encore l’empreinte de ses doigts chauds et rassurants sur mon ventre.

Il fût un temps pas si lointain où j’avais des soeurs d’armes. Des alliées. Des bras, des regards, des mots à entendre et à lire qui trouvaient résonance en moi. Il y avait comme dans les miens de la décadence, des paradis artificiels et ce cynisme lancinant. Aujourd’hui leurs mots se sont tus en même temps que leurs maux, je suppose, écartés par un bonheur sans nuages. Il y a deux ans de ça, j’étais à la fenêtre d’un appartement sans âge, et sentais les vapeurs de l’alcool me monter à la tête, les vapeurs de l’acide s’infiltrer dans mes narines et mes poumons, chauffer mes tempes et couvrir de plaques rouges ma poitrine dénuée. Il y avait trois corps dénudés dans ce lit, contrastant avec un décor trop sage. Il y avait des membres enlacés, des bouches unies et des orgasmes intenses. Il y avait des bougies posées à même une table en formica, Placebo qui tournait en fond, et du champagne dans un frigo vide.Il y avait de l’insouciance dans nos regards, et l’inconscience des drames à venir. Il y avait la défiance d’un futur improbable, et la certitude que nous étions plus fort que tout, unis. Nous nous étions trouvés, et plus rien ne saurait entacher notre avancée cynisante. Le Bonheur n’existais pas, nous le savions, et nous partagions cette passion commune pour le stoïcisme. Il y a pourtant eu des larmes et des angoisses. Des coups de téléphones dont on connait déjà la teneur avant même d’avoir décroché, des nausées à n’en plus finir, et des trains pour l’Helvétie. Des bras qui s’enserrent, et des corps retrouvés. Un autre qui disparait et que l’on ne retrouvera que plus tard, sans qu’on le sache encore.  

Bien sûr, ce n’est pas une vie. Bien sûr le romantisme confine au pathétisme trop, ou mal joué. Bien sûr personne n’en est mort parce que nous n’avons joué à ça que quelques mois, quelques années tout au plus et qu’on ne peut tenir comme ça une vie entière. On ne construit pas sa vie sur de tels drames. Le coeur nécessite très probablement une stabilité certaine sans laquelle il tournerait fou. 

Certainement.

Aujourd’hui elles sont heureuses après avoir connu mille tourments. Elles goûtent aux joies de la vie maritale, et je me retrouve sur le bas côté à regarder défiler la vie, seule. Je m’inonde d’alcool pour ne plus penser dans ces soirées trop pailletées pour être honnêtes. De sombres pantins désarticulés s’agitent sur de la mauvaise musique. Les robes sont courtes et la chair vulgaire. Les yeux sont vides, et la peau a le goût salé de la transpiration. Je regarde la scène avec hauteur. Je me vois sur cette banquette rouge, la musique s’estompe peu à peu pour ne devenir qu’un vacarme ambiant, un caisson de basse tout au plus, et je me demande ce que je fais là. C’était déjà le cas auparavant, sauf que je n’étais pas seule, de mon côté de la vitre. Je pensais avoir trouvé ceux qui resteraient toujours. L’un se contente désormais d’une glace sans tain dans laquelle il peut se mirer à loisir dans un souci d’autosatisfaction que rien ni personne ne saurait entacher, tandis que l’autre s’est retranchée avec un autre allié, derrière une vitre désormais différente.Je me retrouve seule, derrière ce miroir qui me renvoie une image fatiguée. Je jette de nouveau mon regard triste sur ce monde, déserté de mes comparses.

Mon cynisme est redevenu amer dans la solitude de mon désespoir. 

Je ne suis pas de celles que l’on aime toute une vie. De celles que l’on chérit à coups de mots tendres et de roses, pour qui l’on mettrait sa vie entre parenthèse comme j’ai pu moi-même le faire, dans la fougue d’une jeunesse rêvée. Je ne suis pas de celles que l’on observe dormir à la tombée de la nuit, ni que l’on craint de perdre, et pourtant je ne serai jamais plus acquise à personne. Je ne serai jamais de ces femmes que l’on aime toujours avec tout à la fois tendresse et passion après des années de mariage. Je ne suis pas de celle que l’on amènera à cet autel là. Je ne suis probablement que de celle que l’on baise, et qui baise, une nuit d’ivresse, entre deux coupes de champagne. Que celle qui prend ses affaires au petit matin. Celle dont on ne recoiffe pas d’un doigt mal assuré la mèche de cheveux qui barre un front fiévreux. Je ne suis plus, aux yeux de ces Femmes au désormais au foyer, que celle qui se vautre dans une débauche constante pour oublier la vraie vie et ses responsabilités. Celle qui ne parviendra jamais à conserver son homme. Force est de constater qu’elles ont sûrement raison. Celle qui se complait dans un cynisme qu’elle aurait choisi. L’éternelle solitaire aigrie qui méprise le Bonheur vécu à deux. Alors que je ne suis que l’éternelle solitaire à qui l’on a offert la possibilité de connaître une quiétude dont peut être, oui, je ne voulais pas. Mais sans certitude. 

J’ai peur qu’un jour je n’aie plus rien à partager avec ces soeurs amies devenues ennemies qui incarnent au plus profond d’elles ce qui me répulse autant que ce que j’admire. Qu’elles ne prennent pour amies que des femmes comme elles qui sauront faire la conversation tout en conservant un oeil sur le plus grand qui fait du tobogan au square, qui du pied droit balancent le landau pour apaiser le petit dernier, et mouchent de sa morve le cadet  turbulent. J’ai bien peur d’être si loin de leurs considérations que nos sujets de conversations ne se târissent petit à petit. Que je ne sois plus que l’éternelle célibataire que ça ennuie d’inviter parce qu’elle décalera perpétuellement le plan de table si bien calibré pour les familles nombreuses bien peignées. 

J’aimerais m’endormir contre un torse chaud et rassurant, parfois. Passer ma main dans des cheveux et cacher mon nez dans un cou barbu. J’aimerais que l’on m’enserre de bras protecteurs et que l’on caresse mes cheveux. J’aimerais que l’on baise mon front et m’endormir dans une odeur familière. J’aimerais que l’on m’aime comme ce soir, une fois de plus, elles, le seront.  

Mais je ne suis pas de celles.

 

D’aussi loin que je me souvienne, tout a toujours été comme ça. Des soirées, du monde, plus ou moins à boire, selon les âges et les années. Des corps qui s’agitent, des sourires, des œillades, des rires trop forcés, à mon goût, et des paroles inutiles.  Je me suis toujours tenue en retrait, à regarder les gens. Parfois à sourire à leurs idioties, à leurs danses, à leurs mots. Souvent le regard dans le vide, à écouter  leur mauvaise musique trop forte. Les petites princesses paradaient, souvent les mêmes, d’années en années, prenant cycliquement plus d’assurance. Du miel, pour ces abeilles. De ces filles  jamais seules, toujours encerclées d’une demi-douzaine d’hommes admiratifs autour, et d’amies insignifiantes les suivant à la trace, et ramassant les miettes de gloire accordées. J’étais toujours celle en retrait, qu’on invitait je ne sais trop pourquoi. Celle à la réputation d’intello, la sage, l’oreille attentive qui épongeait les larmes d’autres, celle qui parlait peu, en définitive, et qui avait toujours l’air ailleurs, dans ses livres, où complètement dans un monde parallèle.

 

 

Ceux qui auraient voulu se donner la peine de me trouver, dans ces soirées, n’auraient pas eu à chercher  dans la salle où tout le monde dansait, ni dans la cuisine, ni dans le salon ou des groupu_scules se formaient au gré des allées et venues de chacun. Je ressentais toujours ce besoin impératif de me reclure dans une des chambres de la maison. Je n’aimais rien de plus durant ces soirées que de m’exiler à l’étage, loin du bruit, on n’entendait que le bruit des basses, atténué. Je pénétrais dans la pénombre de la chambre, et m’allongeais sur le lit, les bras derrière la tête,  les yeux rivés sur le plafond sombre. Je me demandais souvent combien de temps il faudrait aux gens pour se rendre compte de ma disparition. Souvent des heures. Ou bien avaient-ils pris l’habitude de mes disparitions soudaines et ne s’inquiétaient-ils plus. Je n’étais pas indispensable, la fille assise dans un coin à observer les gens. Je pouvais rester des heures à écouter de loin cette musique trop forte, à entendre des bribes de conversation, à réfléchir à ce que je pouvais bien faire là. Jeune et déjà lucide sur ces soirées sans but, à ne pas réussir à me fondre dans la masse de ces jeunes idiots qui faisaient semblant de s’amuser -ou bien s’amusaient-il vraiment, les inconscients.

 

Ce soir, des années plus tard, le schéma socio-affectif se reproduit perpétuellement. Je me tiens à l’écart, toujours.  Je me donne contenance avec un verre de vin, ou une cigarette à la main, souvent les deux, et j’observe ces gens qui dansent sur des musiques des années 80. Je souris, vaguement. Il faut bien justifier sa présence dans ces lieux de vacuité. J’écoute les conversations, j’observe les gestes des uns et des autres, les regards et les allées et venues. Je comprends les situations, les triangles amoureux cachés, et les relations adultères mal dissimulées. Je vois tout ce que personne ne regarde, trop occupés qu’ils sont à s’écouter parler, rire, et chanter. Lasse, je ne m’exile plus dans une chambre au loin comme du temps de ma prime jeunesse, mais je reste dans un coin, immobile parmi cette foule qui grouille. La vitre est revenue, si épaisse, cette fois. Je fais à peine semblant, j’ai perdu mon habilité, je crois bien. A moins que je ne me donne simplement plus la peine. Je tente d’échanger quelques paroles banales, mais mon regard est vide, je le sais bien. Je ne suis pas sure qu’ils le voient. Non, ils ne voient rien. Ils ne sont pas de ceux … Tous s’agitent et ont l’air de s’amuser. Je reste là, au fond de la salle à me demander ce que je fais là.

 

Je promène mon ennui, ma mélancolie et ma vitre, sans conteste.

 

 

Ce goût amer sur mon cœur et mon estomac n’était pourtant pas la leçon à tirer de cette semaine. Je me suis sentie plus vivante ce soir là, il y a quelques semaines de ça, que n’importe quelle autre fois en presque un an. Mon cœur a battu pour un autre. Peu importe que sous d’autres circonstances, il aurait pu. Peu importe, vraiment. Ce n’est pas le cas, c’est tout ce qu’il y a à savoir. Il y a dix mois, j’essayais déjà de me convaincre qu’on ne saurait être nostalgique de quelque chose qui n’a pas existé. Nostalgie d’un ex-futur. Alors pourquoi cela fait-il deux jours que je cuve ma mélancolie ?

La tristesse n’est pas soluble dans le chardonnay.

Il faudrait voir à retenir la leçon.

 

 

Il y a eu un regard profond qui m’a semblé accéder à mon coeur en friche en quelques secondes à peine. Je l’écoutais parler, me raconter sa thèse et sa vie dans cet autre continent. Il y a eu ces sourires de connivence et ce bar de la rue de Buci, après que tout le monde est reparti, seuls dans Saint Germain, devant nos martinis. Et se séparer à regret. Il y a eu quelques mots échangés, des phrases ambigües. Des tournures à double sens et une promesse de nouveaux martinis le lendemain. 

Il y a eu la fontaine Saint Michel, et le voir au loin dans la foule. La rue de la Huchette et son piano bar. Il y a eu 5 doubles martinis et un verre de Chardonnay. Il y a avait un pianiste avec une longue écharpe blanche qui jouait Gainsbourg, Chopin et Yann Tiersen. Il y a eu Lui qui m’a pris dans ses bras tandis que tout le monde écoutait sagement le pianiste pour me faire danser et tournoyer au milieu de cet auditoire trop sage. Sa main dans mon dos qui me caresse et mon cœur qui bat un peu trop fort.

Il y a eu ces femmes de peu de prestance, déjà à demi dévoilées, de celles qui ne suggèrent rien pour laisser tout apparaître, et devant tant vulgarité, j’ai glissé mon bras sous le sien et nous avons marché sous le ciel étoilé parisien. Quais de Seine, Librairie Shakespeare, Notre Dame, Ile de la cité, et Hôtel de Ville. Il y a lui qui peste contre la bien-pensance boboïde qui pousse à mettre le portrait de Bétancourt format géant sur la façade. Il y a moi qui le prends par la main pour aller faire du patin à glace sur la patinoire improvisée du parvis et lui qui rit de bonne grâce. Et il y a ce guichetier malaimable qui nous dit que non, il est trop tard maintenant, mais il en faudrait plus pour entamer notre soirée. Il y a les Champs Elysées, et nous qui n’achetons la bouteille de Sancerre que parce qu’elle est estampillée Montesquieu et philosophie des Lumières. Il y a moi qui ris, et lui qui dit que nous boirons du vin de la séparation des pouvoirs en cette belle soirée. Mon écharpe autour du cou, il sourit, et il est beau dans cette nuit d’errance Elyséenne. Les martinis ont fait leur office, et nos têtes tournent.

Il y a mon appartement, des bougies, du vin blanc et Satie qui joue ses Gnossiennes, imperturbable. Allongés à même le tapis, mon appartement prend une autre dimension, il y a la musique qu’il me fait découvrir, il y a celle qui nous fait sourire, tronc commun de notre enfance, sa main dans mes cheveux, et qui caresse mon visage. Il y a l’attente des mots et de ceux que l’on ne dit pas. Il y a ses espoirs déçus, et ses rêves abandonnés de la rue d’Ulm. Il y a mon concours et ses mots apaisants. Il y a ma main sur sa peau et mes doigts qui parcourent son ventre tendu et sa peau douce. Il y a mes lèvres dans sa barbe, et mon nez dans son cou, à chercher son odeur. Il y a sa peur de vieillir et d’avancer d’une ligne face à la mort et aux responsabilités à endosser. Il y a ses regrets de jeune homme qui commence à ne plus vraiment l’être. Il y a ses lèvres sur les miennes et ses bras qui m’enserrent si fort. Sa main qui me caresse toujours les cheveux et le piano qui joue le fond sonore. Il y a Antigone et Milza, Ella Fitzgerald et Baudelaire.

Il est trois heures du matin, et j’ai froid, blottie contre lui. Ses baisers rompent l’espace temps et je ne sais plus quel jour nous sommes. Cela fait huit heures que nous parlons sans discontinuer, maintenant. C’est plus sage. Il me regarde et ses yeux me pénètrent. Mon coeur se tord dans mon ventre et mes doigts courent toujours sous sa chemise.

Je me lèverai dans trois heures à peine, mélancolique, le cœur visiblement encore capable de se froisser. Il est de ces parenthèses de vie qui font tenir quelques années de plus. C’est possible. Retrouver le sentiment d’être à l’endroit où l’on veut être, avec la bonne personne. Ne plus penser à rien ni à personne d’autre que cet instant présent, dans ce monde dans lequel on transporte son ennui de bars en bars, avec des personnes toujours plus fades et de bien morne compagnie. Il est de ces presque sages soirées qui réchauffent le cœur et le corps bien plus que celles de débauche sans lendemain que j’ai pu trop connaître.

Il y a Al Green qui chante dans mon Ipod la bande originale de ma vie. Il y a ce perpétuel mal au ventre depuis ce matin, et qui n’est pas dû à l’alcool. Il y a mon cœur qui tambourine et que j’essaie tant bien que mal de contenir.  Il y a mon cœur qui, preuves à l’appui, me fait savoir qu’il est toujours vivant et prompt à s’envoler.  

Contre toute attente, il bat de nouveau.

Les jambes de Steffi graff

février 13, 2008

Tous les matins, en bas de mon immeuble, il y a ce vieux monsieur, qui vit dehors, à deux pas de ma lourde porte d’entrée, dans l’alcôve d’un immeuble Haussmannien. Quand je sors chaque matin, il me salue d’un signe de la main, et me souris de ce sourire du pauvre. De ce sourire qui n’attend plus rien. Parfois je fouille mon sac et j’y trouve par chance une pièce que je lui tends avec plaisir. Parfois mes poches sont vides comme ce matin, et tout ce que j’ai à lui offrir, c’est la clémentine que j’avais prise pour ma pause déjeuner.  

Le printemps pointe timidement son nez. Mes joues rosissent moins au lever du jour, et je ne me cache plus derrière ma grosse écharpe en laine multicolore. Mes poings sont toujours serrés au fond de mes poches, et mon regard tente vainement d’être fixe et assuré. Les jours s’égrènent et je ne pense qu’à ce jour fatidique attendu depuis des mois. C’était une vague date de début d’année, et voilà qu’elle prend enfin toute sa matérialité. Je me revois encore, en juin, les yeux qui débordaient constamment, la tête dans du coton, droguée à n’en plus finir. Je me revois lui écrivant. Je me disais que je ne tiendrai pas le coup. J’avais même regardé sur un calendrier, et le prochain 17 d’un mois qui tomberait un jeudi, comme ce jeudi noir là, c’était le 20 janvier. Je m’en souviens très bien. Je m’étais dit que le 20 janvier semblait à des années lumières, et que je n’étais pas même sure de parvenir à vivre jusque là. Sans toi. Le 20 janvier est passé sans que je ne me dise « nous sommes jeudi ». C’est idiot, mais la vie est faite de ces petites victoires, je suppose. J’ai tenu le coup pour cette date de mars qui arrive à grands pas, mais il me faut aujourd’hui me préserver et tenter de ne pas mettre autant d’espoirs en elle que j’ai pu en mettre en lui, en nous, en d’autres temps.  Les hauts et les bas se succèdent, mais il y a elle, qui me fait sourire. Quatre stations de métro qui nous séparent. Aller dîner dans sa petite maison, son petit monde. L’embrasser sur le front et l’appeler « mon chat ». Manger des bonbons fondus, en chantant sur Dalida.  Sur le chemin du retour il y a Delerm qui murmure dans mes oreilles une valse lente. Alors j’entame un pas de danse sur le quai du métro avec un partenaire imaginaire. Et je souris. On me regarde mais je m’en moque, je souris.   Qu’adviendra t’il de moi, lorsque mars aura passé ?

 

Let it snow

décembre 27, 2007

Morne voyage. La ville s’est parée de ses lumières hivernales, mais l’ambiance ne me pénètre pas. Je suis à des années lumières de Noël, je la regarde et je sais qu’elle aussi. Mon coeur se serre durant ces 3h de voyage à l’idée que je ne sais pas ce que je trouverai une fois arrivée.

Ils sont tous là. Autour du mourrant, à son chevet. Les sourires sont timides et conscients. Nous savons bien que la prochaine fois que nous nous reverrons, les circonstances seront autres, dénouement logique d’une situation qui perdure depuis trop longtemps. Les mots ne sortent pas mais les étreintes parlent pour nous. La chaleur des corps enserre ma gorge et fais monter à mes yeux des larmes ravalées. Des corps que je n’ai pas tenus contre moi depuis de longues années. Nos coeurs se touchent, et le temps disparaît. Il est là. Ses grands yeux bleus bien ouverts sur le monde, il regarde mais ne semble plus voir. Il est si maigre, désormais, ses cheveux sont tombés, et son visage s’est creusé de rides que le temps a laissé. Je lui parle, je l’écoute, j’observe ses yeux grands yeux bleus. Sa main sur ma cuisse. Je l’attrape et caresse ses longs doigts blancs, si blancs. Sa peau est si fine que je distingue clairement les veines en surface. Je la caresse et la plisse, elle ne reprend pas sa place, et des vaguetees se forment à la surface. J’ai mal au coeur, mais il faut faire bonne figure.

La tablée est énorme, et il a fallu disposer deux longues tables pour faire tenir toute la famille. Les enfants sont en bout de table, à son opposée. Lui qui préside, cette année encore … Le champagne est servi dans les coupes, même si l’ambiance n’y est pour personne. Lui qui n’avait pas encore ouvert la bouche de la journée semble vouloir dire un mot. Le silence se fait, et même les plus jeunes deviennent graves. Et dans un sanglot remercier celle qui subit avec lui depuis quatre années. Remercier ceux qui sont là, souhaiter bonne chance « pour tout » aux petits enfants. Il sait qu’il n’aura plus l’occasion de le faire. Les yeux s’embuent et les larmes roulent sans pudeur. En face de moi, B. Et Y. sanglotent doucement, sans la retenue masculine qui les caractérise pourtant. Mes joues sont inondées sans que je m’en rende compte. Et une pensée pour celui qui manque, qui nous a quitté sans prévenir cette année, alors oui, comme elle dit, « nous boirons pour lui », et « Que la fête commence ! » clos t’il dans un sanglot, mais ce Noël est bien sinistre. Bien sinistre.

Des cartes dans des enveloppes dont la valeur surpasse le cadeaux supposé, des mots qui empoignent le ventre et jouent avec mon cœur. Et mes joues qui ruissellent de nouveau. Des bras pour m’enserrer, et me consoler. La perspective d’un avenir meilleur. Pas pour tous. Son cadeau, choisi avec mon frère, qu’on lui offre. Il est content. Ca lui rappelle sa vie d’ « avant». « C’est très joli, c’est dommage que je l’ai maintenant que je suis foutu ». Rester sans mots. Que dire …

Des photos immortalisant la « dernière fois ». Des visages que l’on se compose heureux, il faudra une dernière preuve. Des sourires de façade quand le coeur n’y est plus, quand l’âme n’y est pas. Regarder la scène de loin, et la figer quelque part dans sa mémoire. Appareil photo mental. Clic Clac.

Et quand il faut déjà partir, déposer sur ses joues creusées un baiser insistant, puisqu’on sait que ce sera le dernier.

 

 

L’an dernier, pour Noël, Il était là. Je m’en souviens, ma mère avait fait ses éternels biscuits à la cannelle et du pain d’épice dans son four. Elle avait paré le sapin de mille feux, et de jolies boules peintes à la main, et les petits chevaux sur la cheminée chantaient les chants de Noël. Nous étions arrivés tardivement, par avion. Heureux. Sa main dans la mienne. Il trouvait ici cette une cohésion familiale qui lui avait fait tant défaut. Il était comme un gamin qui découvre Noël avec des yeux d’enfant. Il riait, et la nuit, je blottissais mon corps contre le sien, dans ma chambre d’enfant, sous ma couette épaisse, et j’embrassais ses yeux pour qu’il s’endorme, sa tête contre mon sein nu. Cette année, j’ai eu froid dans mon lit, malgré la couette blanche. Et les biscuits à la cannelle manquaient à l’appel. Toi, tu étais quelque part en Russie, loin de moi, à relire Kundera.

 

J’ai beau lutter de toutes mes forces, tu manques toujours à mon corps.