Give me the time to miss you
mai 15, 2008
Il fait lourd, aujourd’hui. J’ai dormi la fenêtre ouverte, et à 5 heures du matin, le soleil dardait déjà ses premiers rayons à travers elle, et caressait ma peau nue. Sur les toits, le ciel était bleu, sans un nuage, et la journée s’annonçait radieuse.
Je marche dans les rues, et mes yeux redécouvrent ce Paris connu. La rue de Merri regorge de monde, et la fontaine Stravinsky observe avec malice les touristes agglutinés autour de ces jeunes fluorés agitant leurs membres désarticulés. Du haut de Beaubourg, je souris.
En sortant du métro, pourtant, le ciel s’est fâché. De gros nuages gris anthracite se sont amoncelés. Il fait sombre et lourd, et dans un éclair, des trombes d’eau s’abattent sur les passants qui courent se mettre à l’abri. J’ai les bras plein de sacs, et mon top blanc sans manches. Je souris, face à Paris la capricieuse. Rien ne sert de se battre, j’aime ce caractère fougueux. Rien n’est jamais acquis, tout soleil est provisoire. Mon haut colle à ma peau qui se distingue en transparence. Deux jeunes méchés fument, abrités sous le porche de l’immeuble face au mien. Ils travaillent sûrement chez Chloé. Ils me regardent. Je ruisselle mais je m’en moque, et je passe devant eux l’air narquois de la victime consentante prise au piège aquatique. Je sens l’eau rouler sur mes bras nus, et les gouttes sont chaudes et délicieuses.
Partir, pour que Paris me laisse l’occasion de me manquer. Que ses pavés tordus manquent à mes foulées, que le souvenir de l’odeur des pains au chocolat provoque chez moi des relents d’enfance et de récréation, que le zinc du Danton et celui du Flore disparaissent peu à peu de ma mémoire, que les terrasses des cafés me deviennent moins familières, que le coucher de soleil sur l’Ile Saint Louis depuis le Pont des Arts ne soit plus imprimé dans ma rétine, que je ne sente plus sous mes doigts l’herbe fraîche de la Place des Vosges et n’entende plus les cris des enfants dans le Jardin du Luxembourg, que je ne sache plus, enfin, distinguer l’Est de mon Ouest sur les toits parisiens depuis Montmartre.
Je n’ai jamais autant aimé Paris que depuis que je sais que je la quitte. Chaque coin de rue se fige dans ma mémoire comme sur papier glacé, polaroïd de l’âme, moi qui ai pourtant la nostalgie d’un Paris que je n’ai pas même connu, celui en noir et blanc des années d’après-guerre. Alain Souchon fredonne sa / ma Rive Gauche et Delerm chante le Quai des Grands Augustins et le Square Montholon.
J’emporterai avec moi ce Paris si beau sous la pluie printanière, lorsqu’il ne fait jamais meilleur vivre ailleurs qu’ici bàs, dans la ville Lumière.
Paris, je te quitte parce que je t’aime trop.
Pour mieux te revenir.
Ce qu’il sait de moi d’un simple regard.
avril 20, 2008
Coup de fil épistolaire : « Tu me suis au Flore ? » Toutes ces histoires, toutes mes histoires, commenceront-elles de la sorte ? Au Flore, je le vois attablé, qui m’attend. Chemise bleue, manches remontées, il fait étonnement chaud pour un mois d’avril. Il sourit, et ses yeux s’illuminent. Bien sur que je le suis au Flore. Bien sur. Il m’entraîne aux Editeurs, je l’amène au relais de la Huchette, nous traversons Saint Michel, deux bouteilles de champagne achetées à la sauvette, quais de Seine, Jussieu, la Seine, et l’Ile Saint Louis parée de mille lumières. Je fais sauter le bouchon de champagne de la première bouteille, et l’alcool coule à flots du goulot, et se répand sur son pantalon. Nous rions. Plus tard dans la soirée, il y aura des confessions, des rires, des silences, des touristes idiots sur leur péniche auxquels nous sourions avec mépris, et ses lèvres sur les miennes, ses mains dans mes cheveux, et ma boucle d’oreille perdue. Nous marcherons jusqu’à Saint Germain de nouveau, en nous mouvant bien lentement, s’embrassant perpétuellement. « Je voulais t’embrasser depuis Longtemps ». Il y a le boulevard Saint Germain, qui m’aura décidément vu bien ivre, et toujours avec des hommes différents. Il s’arrête devant l’Ecole de Communication, et m’embrasse. « Si je t’embrasse ici, c’est que tu seras prise. L’an prochain, tu seras là » me glisse t’il à l’oreille, en m’embrassant. Je regarde le banc sur lequel j’attendais avec anxiété que l’heure de mon oral approche, je me revois assise, mains moites, Chopin dans mon ipod, très fort. Inconscience des souvenirs futurs que j’y créerai. Nos doigts se trouvent sporadiquement, et je me sens bien, délicieusement remuée à l’intérieur du ventre. Au petit matin, il fixait mon plafond : “J’aime beaucoup le style Gustavien de ton appartement“, et moi de me moquer. “Ca n’existe pas, tu inventes, tu pipotes, tu es très fort, mais ça ne prend pas, il est bien trop tôt, et nous avons bien trop bu hier soir pour que tu me parles aussi naturellement de style Gustavien“. Et lui, le plus sérieusement du monde, de me raconter Gustave, roi de Suède au XVIIIè siècle, et moi de l’écouter religieusement en me sentant idiote. Lui, souriait et m’embrassait doucement.
Personne n’avait jamais pénétré mon appartement pour m’y faire l’amour, avant lui. Une sorte d’altercation de l’Intime, de fenêtre secrète sur ce que je suis, sur ce qui m’est propre, sur mon nouveau monde parisien. Je m’y étais toujours refusée. Conserver ce refuge, cet endroit propre et vierge de tout souvenir. Pourtant, ses mains dans mon dos, ses lèvres sur les miennes, nous sommes montés dans ce taxi à Saint Germain des Près, qui nous a mené jusqu’à chez moi. Sa peau était douce, et ses grands yeux verts plein de longs cils noirs. Sa peau contre la mienne dans cet appartement minuscule. Sa peau contre la mienne, ses mains sur moi, et ses yeux dans les miens lorsqu’il me pénètre si doucement. Dormir deux heures, otage volontaire de ses bras, de son corps. Otages mutuels, alors ne pas bouger pour ne pas réveiller l’autre. Ses baisers sur mon épaule au matin, et l’amour que l’on refait encore et encore avant même d’avoir prononcé un mot. Au petit jour, je me sens désemparée, moi qui fuis toujours avant que l’Autre n’ouvre les yeux, avant le café du matin, avant qu’il ne soit trop tard, en somme. J’ai songé un moment à partir durant son sommeil du juste, tandis que je regardais sa poitrine monter et descendre régulièrement. Tandis que les premiers rayons du soleil passaient par ma petite fenêtre pour caresser son corps dévêtu. Tandis que le drap pourpre recouvrait timidement le bas de son ventre, son intimité épuisée. Puis je me suis souvenue que nous étions chez moi. Prise au piège en quelque sorte, de mon propre lieu, de mon propre jeu. Il ouvre ses grands yeux verts sur moi, sur mon monde, et observe. Il rit, il boit le jus d’orange à même la brique, et il est beau, dans la lumière du petit jour.
Pourtant cet appartement en dit bien peu sur moi. Jamais vraiment installée, impersonnel, il ne regorge pas d’objets inutiles, de photos intimes, de cadeaux reçus. Une biographie de Voltaire par Milza, un exemplaire des Yeux d’Elsa d’Aragon, un cendrier à moitié plein, Romance sans paroles de Verlaine dans un cadre rouge, et c’est à peu près tout. Cela en dit bien peu, finalement sur ce que je suis, sur mes rêves d’enfant, et sur mes attentes d’adultes. Mais cela en dit surement plus que ce que je veut bien croire, pour qui sait y déceler la faille. La peur de se fixer de nouveau, les placards à moitié vides, parce qu’on sait que l’on peut déménager du jour au lendemain. Ne rien fixer qu’on ne puisse défaire rapidement, ne pas laisser d’empreinte, les choses matérielles comptent si peu, en définitive. Oui, si peu. Ne s’attacher à rien.
Il est parti vaquer à ses obligations familiales, non sans me dire que nous nous reverrons sans doute bientôt. Ses baisers étaient doux, et ses bras m’enserraient fort. J’ai toujours peur de ces lendemains matins qui déchantent. Ces lendemains malhabiles où tout semble plus complexe que ça ne l’est réellement. Des interactions entre nos vies complexes et différentes. Des vêtements, remparts recouvrants nos corps qui se sont pourtant tant aimés l’espace d’une nuit.
Peur des attentes que cela crée, malgré tout.
Malgré moi surtout.
Et de ce qu’il a pu savoir de moi, d’un simple regard.