“Il fait de son mieux pour séduire les femmes, mais, ce qu’il recherche, c’est surtout l’étreinte consolante, infinie, rédemptrice qui le sauvera de l’atroce relativité du monde récemment découvert.”

” Je suis heureux que tu existes. Peut-être que je t’aime. Peut-être que je t’aime beaucoup, mais c’est sans doute une raison de plus pour que nous en restions là. Je crois qu’un homme et une homme s’aiment davantage quand ils ne vivent pas ensemble et quand ils ne savent l’un de l’autre qu’une seule chose : qu’ils existent. Et ça leur suffit pour être heureux. Je te remercie. Je te remercie d’exister.”

Milan Kundera, Risibles Amours

Récital

juin 18, 2008

 

Je suis entrée dans ce vieux théâtre en retenant ma respiration. Comme toujours. Et je me suis installée à l’étage, dans un petit balcon, alcôve isolée composée de quatre fauteuils, au côté de ma mère. Les sièges en velours rouge vif, doux sous les doigts, et délicieusement confortables. Le plafond orné de peintures passées, aux couleurs désormais pastels, usées par le temps. Le public commençait à s’installer, des têtes blanches, des peaux ridées, sillonnées, des doigts graciles et des dos voûtés. Comme chaque année. J’étais de nouveau la benjamine de la soirée. Je souriais. Nous dominions la scène, éclairée d’un large projecteur blanc. Au milieu, une petite table basse, ronde, surplombée d’une longue nappe rouge vive, elle aussi, qui tombait jusqu’au sol. A ses côtés, un fauteuil empire en cuir vieilli, patiné par l’âge. Quelques mètres derrière, majestueux, un Steinway à queue, noir, lustré, brillant, coffre ouvert.

 

Il est arrivé sur scène, un costume sombre un peu froissé, complètement échevelé, le cheveu gris hirsute d’un savant fou. Il a salué le public avec raideur, puis s’est installé derrière le piano, et a entamé la Nocturne n°1 de Chopin. J’ai fermé les yeux, et je me suis laissée aller à la communion avec la musique. Mes doigts bougeaient malgré moi, trouvant les notes adéquates sur les gammes imaginaires de mes cuisses. Puis le piano s’est tu, et Marie Christine Barrault est apparue sur scène, dans une longue robe noire de gitane, un bandeau soixante-huitard dans ses cheveux fous, puis elle s’est installée dans le fauteuil en cuir bruni. Les correspondances de George Sand ont pris une toute autre dimension. Sa voix rauque, son timbre calme, mais si expressif, elle vivait ses textes avec une intensité remarquable qui ne manquait pas de faire naître au creux de moi, des frissons qui me parcouraient le corps. Le pianiste fou prenait ensuite la relève, se balançant d’avant en arrière, la bouche déformée par l’interprétation, le regard absent, les partition uniquement dans sa tête. Je distinguais ses longs doigts fins parcourir le clavier, se confondant avec l’ivoire des touches. C’est lorsqu’il a entamé son Prélude n°4 que la main de ma mère a serré la mienne, mêlant ses doigts aux miens, et que les yeux fermés, j’ai senti mes yeux déborder. Les textes de Sand trouvaient en moi l’écho qu’ils avaient pu trouver il y a deux ans déjà, lorsque quelque part en Helvétie, dans un parc à l’attendre, j’avais lu en un mois l’intégralité de sa correspondance. Poussant même le cynisme à lire sa correspondance avec De Musset sur les composition de Chopin. Les phrases m’étreignent, et serrent mon cœur, encore un peu, malgré le temps. Explication a posteriori d’une histoire morte née. « Notre amour ne pouvait durer que de la façon dont il était né. Il ne pouvait donc pas durer »… « Je me suis beaucoup trompée sur les autres. Jamais sur moi-même. » … « Il jouait de ses mélodies comme de ses mots, qui charment les oreilles tout en navrant le cœur ».

 

Il est des parallèles inévitables, et en l’entendant jouer d’autres nocturnes, je me suis revue, place du Panthéon, sur les marches de la mairie du 5è, sa tête sur mes genoux, à contempler nos morts tout en communiant dans le silence avec la musique durant une heure entière sans que l’un de nous, par un respect tacite, ne prononce une seule parole.

Je ne suis pas tant nostalgique de l’histoire que de l’instant ; ce sentiment de se sentir vivante, même si c’est un leurre, même si l’instant est fugace. Donner tout, de nouveau, pour sentir son cœur se serrer.

J’aimerais.

Error transcript

juin 13, 2008

Je voudrais écrire. Ca fait plusieurs jours que je voudrais écrire, et que ça ne sort pas. Je rature des pages blanches à en tuer l’Amazonie, mais rien ne sort. Les mots ne s’alignent pas.

 

Ecrire « morts » au lieu de « mots » à la phrase précédente tend à prouver que mon inconscient voudrait se libérer, voudrait parler.

 

La fonction cathartique de cet espace échoue, aux berges de mon angoisse.