Ô Toulouse

mai 26, 2008

Personne ne m’attend plus sur ce quai, désormais, mais peut être est-il temps de savoir prendre le train sans que personne ne soit au bout. Simplement pour le voyage, en lui-même, et quelques obligations, aussi. Des bras ne me serrent plus lorsque le coup de sifflet retentit, et l’on ne fait plus mille kilomètres pour faire l’amour dans une ville inconnue, pour la beauté et le lyrisme d’un romantisme éthéré.

 

C’est peut être ça, grandir, aussi. Accepter qu’on ne nous attende plus nulle part, finalement. Tout simplement.

 

Je retrouve cette ville rose qui m’est si familière désormais. Je connais ces rues, j’ai des souvenirs sur ces trottoirs, ces pavés rosis et ces berges du canal. J’ai souvenir de soirées dans ces bars, et de la Garonne illuminée, la  nuit depuis la place Saint Pierre. J’enfourche un de leurs faux vélos en libre service, et je pédale au hasard des rues. Il faut beau et doux, le soleil se reflète sur ce qui fût ma Seine de substitution, pendant un an, et étrangement, I feel just like home. Je retrouve le goût et l’odeur des vacances qui m’avait marqué lors de mon premier séjour il y a deux ans, et la parisienne que je suis deviens un peu toulousaine de cœur et d’adoption, un bref instant. Il y a un vide grenier sur la place du Capitole, et pour 2 euros, tous les livres me sont accessibles. Mes doigts se baladent sur les couvertures, ne recherchent rien de précis. J’en attrape au gré de mes envies, du hasard, et des couleurs ornant les tranches vieillies. Je parcours les quatrièmes de couvertures, indécise, ouvre une page au hasard, lis quelques mots, puis le repose. En empoigne un autre, enfouis mon nez au plus profond des pages et inspire l’odeur des pages jaunies et vieillies par le temps. Je repars avec Belle du Seigneur, Risibles Amours, ou encore Hiroshima mon Amour. Quelques livres de Derrida et de Barthes. Et ma pile de livres sous le bras, je pense que la journée a un goût prononcé de bonheur.

 

Puis il y a son sourire place Esquirol, autour d’un coca-cola, dans la douceur de cette fin d’après midi, il y a Constance qui prend une toute autre dimension que lorsque nous n’étions alors que des faire-valoir de nos hommes respectifs, mes deux Tendres que je retrouve avec émotion, ces bars que je connais trop,  et les banquettes du Carna sur lesquelles je finis par m’endormir d’épuisement, de joie, et d’alcool mêlés en cette soirée de fête de fin d’examens.

 

Et puis il y a Lui, que je retrouve à la terrasse d’un café. Il est si jeune et si beau, dans la lumière de cette douce après midi. Il a ses longs cheveux noirs jais, et ses yeux facétieux, son corps si mince, son jean si fin, et de longues chaussures noires à bout rouge de dandy. Il me sourit, et prend ma main, prend mon corps dans ses bras, et embrasse mes joues et mes tempes avec douceur. Je suis heureuse de le retrouver. Il me raconte sa vie ici, son moral fluctuant et ce cynisme familial qui commence déjà à l’oppresser, malgré son jeune âge, ses amours décousues et son manque de moi. Je l’observe à la dérobée, et retrouve en son visage, en ses mimiques et expressions, en son regard fuyant et à sa manière de remettre ses longues mèches loin de son visage de ses longs doigts fins, des expressions qui me sont désormais si familières. Les trois hommes de la famille se superposent dans ma mémoire jusqu’à ne former plus qu’un dans mon regard, au bord de ce canal, en cette après-midi de presque été. L’image est comme flouée, mais les traits sont similaires, les gestes tout à la fois délicats et malhabiles, le nez fier et aquilin, le regard assuré et effronté qui me met au défi permanent. Je ne suis sortie de ma rêverie que par ses bras qui m’enserrent et ses baisers que je lui rends.

 

Un peu plus tôt dans la journée, j’étais passée, presque par hasard devant l’ancien immeuble. Le 36 était toujours majestueux, au dessus de cette lourde porte de bois qui était étrangement ouverte. Alors religieusement, j’ai pénétré dans la petite cour carrée. J’ai retrouvé la façade pleine de lierre, si familière, que j’avais connue à toutes les saisons de l’année il y a quelques mois. Le porte vélo où je suspendais ma vieille bicyclette bleue pétrole au sujet de laquelle nous nous chamaillions tout le temps, pour savoir qui de nous deux aurait le droit de pédaler jusqu’à la fac avec. Puis mes yeux se sont levés jusqu’à nos anciennes trois fenêtres. L’une d’entre elles était entre-ouverte. La cour était si calme, comme toujours, et aucun bruit de filtrait depuis le boulevard. L’apaisement ambiant contrastait ostensiblement avec les cris et les pleurs qui restaient dans ma mémoire liés à ce lieu, presque un an jour pour jour. Je suis entrée dans le hall de l’immeuble, désert lui aussi. L’ascenseur indiquait qu’il était au 4ème, comme avant. Et malgré moi, mes doigts ont parcouru les petites boites aux lettres en bois, et là ou fût un temps accolé mon nom au sien, il y a avait désormais deux noms étrangers : Marion et Nicolas.

 

J’ai souri, de voir que la vie n’est qu’un perpétuel recommencement, et que rien ne meurt, nulle part. Je suis sortie en souriant, après avoir délicatement fermé la lourde porte en bois sur ce pan de mon passé, que je ne parviendrai jamais à regretter, bien évidemment. Pour tout le bonheur qu’il comportait, et pour tout ce que j’ai pu apprendre grâce à lui.

 

Cette fois, les adieux au 36 boulevard de Strasbourg furent pacifiques.

 

Il fait lourd, aujourd’hui. J’ai dormi la fenêtre ouverte, et à 5 heures du matin, le soleil dardait déjà ses premiers rayons à travers elle, et caressait ma peau nue. Sur les toits, le ciel était bleu, sans un nuage, et la journée s’annonçait radieuse.

Je marche dans les rues, et mes yeux redécouvrent ce Paris connu. La rue de Merri regorge de monde, et la fontaine Stravinsky observe avec malice les touristes agglutinés autour de ces jeunes fluorés agitant leurs membres désarticulés. Du haut de Beaubourg, je souris.

En sortant du métro, pourtant, le ciel s’est fâché. De gros nuages gris anthracite se sont amoncelés. Il fait sombre et lourd, et dans un éclair, des trombes d’eau s’abattent sur les passants qui courent se mettre à l’abri. J’ai les bras plein de sacs, et mon top blanc sans manches. Je souris, face à Paris la capricieuse. Rien ne sert de se battre, j’aime ce caractère fougueux. Rien n’est jamais acquis, tout soleil est provisoire. Mon haut colle à ma peau qui se distingue en transparence. Deux jeunes méchés fument, abrités sous le porche de l’immeuble face au mien. Ils travaillent sûrement chez Chloé. Ils me regardent. Je ruisselle mais je m’en moque, et je passe devant eux l’air narquois de la victime consentante prise au piège aquatique. Je sens l’eau rouler sur mes bras nus, et les gouttes sont chaudes et délicieuses.

Partir, pour que Paris me laisse l’occasion de me manquer. Que ses pavés tordus manquent à mes foulées, que le souvenir de l’odeur des pains au chocolat provoque chez moi des relents d’enfance et de récréation, que le zinc du Danton et celui du Flore disparaissent peu à peu de ma mémoire, que les terrasses des cafés me deviennent moins familières, que le coucher de soleil sur l’Ile Saint Louis depuis le Pont des Arts ne soit plus imprimé dans ma rétine, que je ne sente plus sous mes doigts l’herbe fraîche de la Place des Vosges et n’entende plus les cris des enfants dans le Jardin du Luxembourg, que je ne sache plus, enfin, distinguer l’Est de mon Ouest sur les toits parisiens depuis Montmartre.

Je n’ai jamais autant aimé Paris que depuis que je sais que je la quitte. Chaque coin de rue se fige dans ma mémoire comme sur papier glacé, polaroïd de l’âme, moi qui ai pourtant la nostalgie d’un Paris que je n’ai pas même connu, celui en noir et blanc des années d’après-guerre. Alain Souchon fredonne sa / ma Rive Gauche et Delerm chante le Quai des Grands Augustins et le Square Montholon.

J’emporterai avec moi ce Paris si beau sous la pluie printanière, lorsqu’il ne fait jamais meilleur vivre ailleurs qu’ici bàs, dans la ville Lumière.

Paris, je te quitte parce que je t’aime trop.

Pour mieux te revenir.