A Celle.
avril 30, 2008
De notre première rencontre, je n’ai qu’un souvenir vague, impressionniste, par petites touches de gouache mal dégrossie. C’était l’été, et il faisait doux, et nous étions sur les quais de Seine, du côté rive droite, quelque part entre Le Mistral et l’île Saint Louis. Le signe de ralliement de la soirée était le jaune, et tous, de jaune étions plus ou moins vêtus. Je ne connaissais personne, et me souviens avoir écouté attentivement tous ces gens aux souvenirs communs, aux histoires partagées et à la connivence de longue date sans ouvrir la bouche, timidement et religieusement. A l’époque je m’appelais Camille, j’étais une Autre, pas tout à fait moi. Même si. Je me souviens qu’elle est arrivée un peu après tout le monde, tandis que nous dînions paisiblement dans le calme de cette fin d’après-midi d’été ensoleillée. Si je fouille dans les tréfonds de ma mémoire, je ne parviens pas à me souvenir de son visage malgré tous les efforts déployés. Une seule image reste gravée en moi : elle tient ce livre à la couverture jaune devant son visage, et les yeux imprimés sur cette dernière se superposent aux siens restés cachés. Elle se compose un nouveau visage, cachée derrière ce livre, qu’encadrent ses cheveux bruns fous, et une jeune fille du groupe la prend en photo en riant.
Je n’ai jamais vu cette photographie, et pourtant, c’est la première image que j’aurais jamais d’elle. Sans visage. Une évidence, pourtant. Nous n’avions même pas échangé un mot, ce jour là. De ces rencontres dont on ne se souviens qu’a posteriori, sans savoir encore qu’elles marqueront définitivement nos vies.
La seconde fois où je l’ai vue, c’était dans cette grande ville rose. J’étais perdue, seule dans sa ville sans Lui. Elle m’avait offert son toit aussi simplement que cela, sans m’avoir jamais vue –du moins le croyions nous- juste parce qu’elle avait lu mes mots, un jour. Sans rien attendre en retour, pour le plaisir de se connaître, pour le plaisir de me faire du thé et des gâteaux, parce que c’est ce qu’elle est. La bonté désintéressée. Elle travaillait, ce jour là, dans sa boutique de vêtements pour rombières excentriques. Elle avait les cheveux probablement aussi courts qu’aujourd’hui, mais la seule chose dont je me souvienne vraiment, c’est de ses lèvres qu’elle avait très rouges, et de ce sourire qui lui mangeait tout le visage. Elle m’avait prise dans ses bras comme si nous nous connaissions depuis des années, et j’ai tout de suite sur que j’allais l’aimer. Je me souviens d’un crumble à L’Autre Salon de Thé, et du thé des alizés que j’avais bu ce jour là. Je me souviens de son petit débardeur jaune qui dévoilait ses épaules rosies et de ses lèvres que j’avais prises en photo. Instantanés de nos après-midi.
Et puis il y a eu tout le reste, qui défile devant mes yeux ce matin. Ses appels en pleurs, quand elle a cru perdre Celui qui. Ses crises d’anxiété, quand elle était si loin de moi, que je ne pouvais rien faire, sinon de tenter de l’apaiser par des mots bien maladroits. Je me souviens de son grand appartement face au canal, l’impression de violet qui s’en dégageait et qui me reste, la chambre d’amis, le lit superposé dans lequel je dormais, la cuisine et le thé qu’elle me préparait tout le temps, le coup de fil que je lui passe en larmes, alors que je viens de quitter celui que j’aimais. Chéri qui vient me chercher près d’une église alors que je suis perdue, qui me prend dans ses bras, qui porte ma valise. Elle me tient la main durant tout le trajet, et m’installe dans la chambre, me prépare un thé que je ne boirais pas, mais étrangement, voir la tasse fumante devant moi m’apaise, un peu. Et puis il y a ses mots, ses bras si doux, et sa main dans mes cheveux tandis que je pleure comme je n’ai jamais pleuré, croyant mourir.
Il y a notre déménagement quasi-concomitant, Mais de toute façon, comment aurais-je pu vivre sans elle ? Paris qui nous a vu réunies sous la grisaille après le rose de notre année. Son nouvel appartement encore ouvert à tous vents. Son canapé sur lequel je me suis échouée tant de fois encore.
Quand j’étais au fond du gouffre cet été, à pleurer, à mourir à petit feu, à ne remplir mon organisme que de substances interdites, à ne plus manger, et à haïr le monde entier, Elle était là.
Quand en ce début d’année qui m’a connu si anxieuse, quand je ne savais pas, quand je ne savais rien, quand j’étais pleine d’espoirs et de rêves sans être bien certaine d’avoir les qualités requises pour les accomplir. Quand j’étais face à ces dilemmes qui me semblaient insolubles ; avec des solutions, Elle était là.
Quand je n’avais rien, que pour la seconde fois j’arrivais chez elle, mes bagages sous le bras sans nulle part où aller, Elle était là.
Quand je pleurais dans sa baignoire sans savoir quoi faire de moi, sans confiance ni amour propre, sans envies, elle pleurait avec moi, et Elle était là.
Je n’aurais probablement jamais survécu à cette année écoulée si ce n’était grâce à Elle. Elle qui m’a comprise, qui me connaît si bien, qui a saisi que tenter de m’étouffer comme d’autres l’ont essayé, ne serait que le meilleur moyen de me perdre et de me faire fuir, et qui a compris qu’en me laissant libre sans attaches ni entraves, c’est vers elle que je reviendrai toujours, animal sauvage que je suis.
J’ai souvent l’impression de n’être pas assez là, pour celle qui a envahi mon cœur. L’impression de n’être qu’un ersatz de l’amie qu’elle mériterait, Elle qui mérite tant. Elle est la Douceur et la Gentillesse. Elle est le cocon dans lequel j’aime à venir me lover. Elle est la béquille sur laquelle je sais que je peux me reposer. Elle est la seule stabilité de ma vie. Elle est celle qui me défend becs et ongles comme si j’étais sa protégée. Celle qui me comprend, alors même que sa vie est si différente de la mienne. Celle qui ne juge jamais, et celle à qui je peux tout dire sans crainte de lire dans ses yeux, même malgré elle, les prémices d’un jugement de valeur. Elle est celle qui m’a blessée, parfois, mais jamais consciemment. Elle est celle que j’ai en haute estime, pour sa capacité à tout gérer de front, pour son calme légendaire, pour sa réflexion posée, son intelligence littéraire, sa vision propre d’un monde parfois dégueulasse, et son cynisme amoureux qui rejoint le mien.
Aujourd’hui, à celle pour qui j’ai souvent été trop peu présente, et je m’en excuse du fond du cœur, je souhaite un heureux anniversaire. Et je lui promets d’être là pour les prochains, ainsi que pour le moutard baveux et braillard qu’elle ne manquera pas de me coller un jour dans les bras, sous prétexte d’être marraine.
Je t’aime.
avril 30, 2008 à 3:48
Merci ma douce, ma lumière.
Je suis heureuse, parce que vois-tu ; il me semble t’avoir fait suffisament de tasses de thés pour que tu puisses te passer de mon canapé. C’est mon plus grand bonheur.
Je suis immensément fière de toi.