Il fût un temps pas si lointain où j’avais des soeurs d’armes. Des alliées. Des bras, des regards, des mots à entendre et à lire qui trouvaient résonance en moi. Il y avait comme dans les miens de la décadence, des paradis artificiels et ce cynisme lancinant. Aujourd’hui leurs mots se sont tus en même temps que leurs maux, je suppose, écartés par un bonheur sans nuages. Il y a deux ans de ça, j’étais à la fenêtre d’un appartement sans âge, et sentais les vapeurs de l’alcool me monter à la tête, les vapeurs de l’acide s’infiltrer dans mes narines et mes poumons, chauffer mes tempes et couvrir de plaques rouges ma poitrine dénuée. Il y avait trois corps dénudés dans ce lit, contrastant avec un décor trop sage. Il y avait des membres enlacés, des bouches unies et des orgasmes intenses. Il y avait des bougies posées à même une table en formica, Placebo qui tournait en fond, et du champagne dans un frigo vide.Il y avait de l’insouciance dans nos regards, et l’inconscience des drames à venir. Il y avait la défiance d’un futur improbable, et la certitude que nous étions plus fort que tout, unis. Nous nous étions trouvés, et plus rien ne saurait entacher notre avancée cynisante. Le Bonheur n’existais pas, nous le savions, et nous partagions cette passion commune pour le stoïcisme. Il y a pourtant eu des larmes et des angoisses. Des coups de téléphones dont on connait déjà la teneur avant même d’avoir décroché, des nausées à n’en plus finir, et des trains pour l’Helvétie. Des bras qui s’enserrent, et des corps retrouvés. Un autre qui disparait et que l’on ne retrouvera que plus tard, sans qu’on le sache encore.  

Bien sûr, ce n’est pas une vie. Bien sûr le romantisme confine au pathétisme trop, ou mal joué. Bien sûr personne n’en est mort parce que nous n’avons joué à ça que quelques mois, quelques années tout au plus et qu’on ne peut tenir comme ça une vie entière. On ne construit pas sa vie sur de tels drames. Le coeur nécessite très probablement une stabilité certaine sans laquelle il tournerait fou. 

Certainement.

Aujourd’hui elles sont heureuses après avoir connu mille tourments. Elles goûtent aux joies de la vie maritale, et je me retrouve sur le bas côté à regarder défiler la vie, seule. Je m’inonde d’alcool pour ne plus penser dans ces soirées trop pailletées pour être honnêtes. De sombres pantins désarticulés s’agitent sur de la mauvaise musique. Les robes sont courtes et la chair vulgaire. Les yeux sont vides, et la peau a le goût salé de la transpiration. Je regarde la scène avec hauteur. Je me vois sur cette banquette rouge, la musique s’estompe peu à peu pour ne devenir qu’un vacarme ambiant, un caisson de basse tout au plus, et je me demande ce que je fais là. C’était déjà le cas auparavant, sauf que je n’étais pas seule, de mon côté de la vitre. Je pensais avoir trouvé ceux qui resteraient toujours. L’un se contente désormais d’une glace sans tain dans laquelle il peut se mirer à loisir dans un souci d’autosatisfaction que rien ni personne ne saurait entacher, tandis que l’autre s’est retranchée avec un autre allié, derrière une vitre désormais différente.Je me retrouve seule, derrière ce miroir qui me renvoie une image fatiguée. Je jette de nouveau mon regard triste sur ce monde, déserté de mes comparses.

Mon cynisme est redevenu amer dans la solitude de mon désespoir. 

Je ne suis pas de celles que l’on aime toute une vie. De celles que l’on chérit à coups de mots tendres et de roses, pour qui l’on mettrait sa vie entre parenthèse comme j’ai pu moi-même le faire, dans la fougue d’une jeunesse rêvée. Je ne suis pas de celles que l’on observe dormir à la tombée de la nuit, ni que l’on craint de perdre, et pourtant je ne serai jamais plus acquise à personne. Je ne serai jamais de ces femmes que l’on aime toujours avec tout à la fois tendresse et passion après des années de mariage. Je ne suis pas de celle que l’on amènera à cet autel là. Je ne suis probablement que de celle que l’on baise, et qui baise, une nuit d’ivresse, entre deux coupes de champagne. Que celle qui prend ses affaires au petit matin. Celle dont on ne recoiffe pas d’un doigt mal assuré la mèche de cheveux qui barre un front fiévreux. Je ne suis plus, aux yeux de ces Femmes au désormais au foyer, que celle qui se vautre dans une débauche constante pour oublier la vraie vie et ses responsabilités. Celle qui ne parviendra jamais à conserver son homme. Force est de constater qu’elles ont sûrement raison. Celle qui se complait dans un cynisme qu’elle aurait choisi. L’éternelle solitaire aigrie qui méprise le Bonheur vécu à deux. Alors que je ne suis que l’éternelle solitaire à qui l’on a offert la possibilité de connaître une quiétude dont peut être, oui, je ne voulais pas. Mais sans certitude. 

J’ai peur qu’un jour je n’aie plus rien à partager avec ces soeurs amies devenues ennemies qui incarnent au plus profond d’elles ce qui me répulse autant que ce que j’admire. Qu’elles ne prennent pour amies que des femmes comme elles qui sauront faire la conversation tout en conservant un oeil sur le plus grand qui fait du tobogan au square, qui du pied droit balancent le landau pour apaiser le petit dernier, et mouchent de sa morve le cadet  turbulent. J’ai bien peur d’être si loin de leurs considérations que nos sujets de conversations ne se târissent petit à petit. Que je ne sois plus que l’éternelle célibataire que ça ennuie d’inviter parce qu’elle décalera perpétuellement le plan de table si bien calibré pour les familles nombreuses bien peignées. 

J’aimerais m’endormir contre un torse chaud et rassurant, parfois. Passer ma main dans des cheveux et cacher mon nez dans un cou barbu. J’aimerais que l’on m’enserre de bras protecteurs et que l’on caresse mes cheveux. J’aimerais que l’on baise mon front et m’endormir dans une odeur familière. J’aimerais que l’on m’aime comme ce soir, une fois de plus, elles, le seront.  

Mais je ne suis pas de celles.

 

3 Réponses vers “Je ne suis pas de celles.”

  1. Adelphiquement a dit:

    C’est beaucoup plus simple en fait…Et moins sombre.
    Simplement que cette semaine je ne fais que travailler entre les répétitions et les représentation de théâtre. Qu’heureusement que je t’aime tant pour supporter de t’entendre te moquer de ma vie, encore encore et encore. Que tu me compares à d’autres, à ma mère fonctionnaire, à celles qui font le sac de leur fiancé, alors que je compte me battre pendant des années pour réaliser mon rêve, que je viens te voir à Paris comme une parfaite célibataire et qu’il y a quelques mois, mon amoureux, je te l’ai prêté…
    Cela ne change rien pour toi que je vive comme cela. J’ai toujours été comme ça, j’ai toujours aimé cuisiner et j’ai toujours eu peur quand mon petit frère grimpait aux arbres. Et en même temps j’ai toujours été triste et me suis sentie seule, et aujourd’hui Alexandre est encore la seule chose qui va vraiment bien dans ma vie. Les gens que je côtoie ici me sont lointains. Celles qui sont casées le sont encore plus. Je ne suis pas de celles non plus. Quand Sébastien m’a laissée je pensais que je serai éternellement décevante. Par accident, je suis devenue de celles, mais juste pour une seule personne. Ne me reproche pas de changer à cause de lui, ce n’est pas le cas, et comment pourrais tu dire cela, toi qui a tout quitté et qui m’a renié pour un autre? A ton âge, j’étais si seule…J’aurais pu écrire tout cela. Tu méprises ce que je suis et tu m’envies…Choisis.
    Veux-tu une preuve que je suis encore ton adelphe? Hier soir avec tes sottises tu m’as rendue si triste que je ne savais que pleurer auprès d’Alexandre, d’être si seule hormis lui, si même toi tu me mettais de l’autre côté de la vitre…
    Je n’y suis pas. Je suis comme ça. Je l’ai toujours été, et peut-être alors que tu n’étais pas lucide sur ce que je suis vraiment.
    J’aurais voulu que tu vives ici, près de moi.

  2. E. a dit:

    La différence, Marie, c’est qu’hier soir, quelqu’un sêchait tes larmes, à toi.

  3. B. a dit:

    Ma douce,

    tu penseras ce que tu voudras tu seras toujours pour moi ce que je n’ai pas su être.
    J’ai lu pendant des années des récits de femmes seules et fortes, je n’ai jamais su être forte en étant seule. Je sais, parce que je l’ai vécu, à quel point ta solitude te fait du mal souvent, mais ce n’est pas nous, non, les femmes en couple, ni tes amies célibataires même, qui y changeront quoi que ce soit. Quoi que tu en penses et en dise, ton tour de bonheur viendra.
    Oui, tu ne seras jamais plan-plan, tu ne voudras pas passer totalement de l’autre côté de la vitre. C’est comme ça, c’est ta personnalité. Et y’a un mec quelque part, qui t’attend, qui n’attent que ça, que toi. Et vous vous trouverez.

    En attendant, tu ne seras jamais, pour moi, celle que l’on laisse sur le bord de la route. J’ai eu une amie délaissée depuis longtemps au téléphone cet après-midi. Elle s’est mariée, elle accouche bientôt, et elle me demandait pour F et moi. J’ai bondi bien sûr de prostestation indignée. Et puis j’ai dit : “de toute façon si on se marie, y’aura nos familles, Emilie, et basta !”. Plus tard, sur le terrain des enfants, ton nom est revenu, encore encore encore, pour le baptème, et d’autres choses.

    Parler de toutes ces choses ne me fait pas peur, et ne me dérange pas. Envisager toutes ces choses non plus, mais je comprend que toi, tu ne me comprennes pas, parce que ce n’est pas ta façon de voir la vie. Par contre, s’il y a un truc dont je suis sûre, entre toi et moi, c’est que toi, dans mon futur, t’es une constante. Dans tous mes rêves de plus tard et de peut-être, toi, tu es là.

    Peut m’importe que la vie de couple te répugne et tu peux m’en parler tant que tu voudras, tant que moi je ne te répugnes pas.
    Tu as l’indépendance d’esprit que je n’ai pas et n’ai jamais eu. Saches que la fille en couple qui t’écrit là, elle t’envie ça. Et elle s’en tape que tu cuisines pas, bordel, t’as d’autres qualités 10 fois plus utiles dans la vie.

    Tu vois, c’est marrant, tu regardes de mon côté, quelque part ça te répulse et de l’autre ça te fait envie. Ben moi, je regardes de ton côté, pi je t’envies aussi. L’herbe est toujours plus verte chez les autres, ton gazon viendra ( même pas maudit.) J’en suis sûre. Pis en attendant la fille au foyer, elle est là pour sècher tes larmes, elle sert à ça aussi.

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