A Celle.

avril 30, 2008

De notre première rencontre, je n’ai qu’un souvenir vague, impressionniste, par petites touches de gouache mal dégrossie. C’était l’été, et il faisait doux, et nous étions sur les quais de Seine, du côté rive droite, quelque part entre Le Mistral et l’île Saint Louis. Le signe de ralliement de la soirée était le jaune, et tous, de jaune étions plus ou moins vêtus. Je ne connaissais personne, et me souviens avoir écouté attentivement tous ces gens aux souvenirs communs, aux histoires partagées et à la connivence de longue date sans ouvrir la bouche, timidement et religieusement. A l’époque je m’appelais Camille, j’étais une Autre, pas tout à fait moi. Même si. Je me souviens qu’elle est arrivée un peu après tout le monde, tandis que nous dînions paisiblement dans le calme de cette fin d’après-midi d’été ensoleillée. Si je fouille dans les tréfonds de ma mémoire, je ne parviens pas à me souvenir de son visage malgré tous les efforts déployés. Une seule image reste gravée en moi : elle tient ce livre à la couverture jaune devant son visage, et les yeux imprimés sur cette dernière se superposent aux siens restés cachés. Elle se compose un nouveau visage, cachée derrière ce livre, qu’encadrent ses cheveux bruns fous, et une jeune fille du groupe la prend en photo en riant.

Je n’ai jamais vu cette photographie, et pourtant, c’est la première image que j’aurais jamais d’elle. Sans visage. Une évidence, pourtant. Nous n’avions même pas échangé un mot, ce jour là. De ces rencontres dont on ne se souviens qu’a posteriori, sans savoir encore qu’elles marqueront définitivement nos vies.

 

La seconde fois où je l’ai vue, c’était dans cette grande ville rose. J’étais perdue, seule dans sa ville sans Lui. Elle m’avait offert son toit aussi simplement que cela, sans m’avoir jamais vue –du moins le croyions nous- juste parce qu’elle avait lu mes mots, un jour. Sans rien attendre en retour, pour le plaisir de se connaître, pour le plaisir de me faire du thé et des gâteaux, parce que c’est ce qu’elle est. La bonté désintéressée. Elle travaillait, ce jour là, dans sa boutique de vêtements pour rombières excentriques. Elle avait les cheveux probablement aussi courts qu’aujourd’hui, mais la seule chose dont je me souvienne vraiment, c’est de ses lèvres qu’elle avait très rouges, et de ce sourire qui lui mangeait tout le visage. Elle m’avait prise dans ses bras comme si nous nous connaissions depuis des années, et j’ai tout de suite sur que j’allais l’aimer. Je me souviens d’un crumble à L’Autre Salon de Thé, et du thé des alizés que j’avais bu ce jour là. Je me souviens de son petit débardeur jaune qui dévoilait ses épaules rosies et de ses lèvres que j’avais prises en photo. Instantanés de nos après-midi.

 

Et puis il y a eu tout le reste, qui défile devant mes yeux ce matin. Ses appels en pleurs, quand elle a cru perdre Celui qui. Ses crises d’anxiété, quand elle était si loin de moi, que je ne pouvais rien faire, sinon de tenter de l’apaiser par des mots bien maladroits. Je me souviens de son grand appartement face au canal, l’impression de violet qui s’en dégageait et qui me reste, la chambre d’amis, le lit superposé dans lequel je dormais, la cuisine et le thé qu’elle me préparait tout le temps, le coup de fil que je lui passe en larmes, alors que je viens de quitter celui que j’aimais. Chéri qui vient me chercher près d’une église alors que je suis perdue, qui me prend dans ses bras, qui porte ma valise. Elle me tient la main durant tout le trajet, et m’installe dans la chambre, me prépare un thé que je ne boirais pas, mais étrangement, voir la tasse fumante devant moi m’apaise, un peu. Et puis il y a ses mots, ses bras si doux, et sa main dans mes cheveux tandis que je pleure comme je n’ai jamais pleuré, croyant mourir.

Il y a notre déménagement quasi-concomitant, Mais de toute façon, comment aurais-je pu vivre sans elle ? Paris qui nous a vu réunies sous la grisaille après le rose de notre année. Son nouvel appartement encore ouvert à tous vents. Son canapé sur lequel je me suis échouée tant de fois encore.

 

Quand j’étais au fond du gouffre cet été, à pleurer, à mourir à petit feu, à ne remplir mon organisme que de substances interdites, à ne plus manger, et à haïr le monde entier, Elle était là.

Quand en ce début d’année qui m’a connu si anxieuse, quand je ne savais pas, quand je ne savais rien, quand j’étais pleine d’espoirs et de rêves sans être bien certaine d’avoir les qualités requises pour les accomplir. Quand j’étais face à ces dilemmes qui me semblaient insolubles ; avec des solutions, Elle était là.

Quand je n’avais rien, que pour la seconde fois j’arrivais chez elle, mes bagages sous le bras sans nulle part où aller, Elle était là.

Quand je pleurais dans sa baignoire sans savoir quoi faire de moi, sans confiance ni amour propre, sans envies, elle pleurait avec moi, et Elle était là.

Je n’aurais probablement jamais survécu à cette année écoulée si ce n’était grâce à Elle. Elle qui m’a comprise, qui me connaît si bien, qui a saisi que tenter de m’étouffer comme d’autres l’ont essayé, ne serait que le meilleur moyen de me perdre et de me faire fuir, et qui a compris qu’en me laissant libre sans attaches ni entraves, c’est vers elle que je reviendrai toujours, animal sauvage que je suis.

 

J’ai souvent l’impression de n’être pas assez là, pour celle qui a envahi mon cœur. L’impression de n’être qu’un ersatz de l’amie qu’elle mériterait, Elle qui mérite tant. Elle est la Douceur et la Gentillesse. Elle est le cocon dans lequel j’aime à venir me lover. Elle est la béquille sur laquelle je sais que je peux me reposer. Elle est la seule stabilité de ma vie. Elle est celle qui me défend becs et ongles comme si j’étais sa protégée. Celle qui me comprend, alors même que sa vie est si différente de la mienne. Celle qui ne juge jamais, et celle à qui je peux tout dire sans crainte de lire dans ses yeux, même malgré elle, les prémices d’un jugement de valeur. Elle est celle qui m’a blessée, parfois, mais jamais consciemment. Elle est celle que j’ai en haute estime, pour sa capacité à tout gérer de front, pour son calme légendaire, pour sa réflexion posée, son intelligence littéraire, sa vision propre d’un monde parfois dégueulasse, et son cynisme amoureux qui rejoint le mien.

 

Aujourd’hui, à celle pour qui j’ai souvent été trop peu présente, et je m’en excuse du fond du cœur, je souhaite un heureux anniversaire. Et je lui promets d’être là pour les prochains, ainsi que pour le moutard baveux et braillard qu’elle ne manquera pas de me coller un jour dans les bras, sous prétexte d’être marraine.

 

Je t’aime.

 

Coup de fil épistolaire : « Tu me suis au Flore ? » Toutes ces histoires, toutes mes histoires, commenceront-elles de la sorte ? Au Flore, je le vois attablé, qui m’attend. Chemise bleue, manches remontées, il fait étonnement chaud pour un mois d’avril. Il sourit, et ses yeux s’illuminent. Bien sur que je le suis au Flore. Bien sur. Il m’entraîne aux Editeurs, je l’amène au relais de la Huchette, nous traversons Saint Michel, deux bouteilles de champagne achetées à la sauvette, quais de Seine, Jussieu, la Seine, et l’Ile Saint Louis parée de mille lumières. Je fais sauter le bouchon de champagne de la première bouteille, et l’alcool coule à flots du goulot, et se répand sur son pantalon. Nous rions. Plus tard dans la soirée, il y aura des confessions, des rires, des silences, des touristes idiots sur leur péniche auxquels nous sourions avec mépris, et ses lèvres sur les miennes, ses mains dans mes cheveux, et ma boucle d’oreille perdue. Nous marcherons jusqu’à Saint Germain de nouveau, en nous mouvant bien lentement, s’embrassant perpétuellement. « Je voulais t’embrasser depuis Longtemps ». Il y a le boulevard Saint Germain, qui m’aura décidément vu bien ivre, et toujours avec des hommes différents. Il s’arrête devant l’Ecole de Communication, et m’embrasse. « Si je t’embrasse ici, c’est que tu seras prise. L’an prochain, tu seras là » me glisse t’il à l’oreille, en m’embrassant. Je regarde le banc sur lequel j’attendais avec anxiété que l’heure de mon oral approche, je me revois assise, mains moites, Chopin dans mon ipod, très fort. Inconscience des souvenirs futurs que j’y créerai. Nos doigts se trouvent sporadiquement, et je me sens bien, délicieusement remuée à l’intérieur du ventre. Au petit matin, il fixait mon plafond : “J’aime beaucoup le style Gustavien de ton appartement“, et moi de me moquer. “Ca n’existe pas, tu inventes, tu pipotes, tu es très fort, mais ça ne prend pas, il est bien trop tôt, et nous avons bien trop bu hier soir pour que tu me parles aussi naturellement de style Gustavien“. Et lui, le plus sérieusement du monde, de me raconter Gustave, roi de Suède au XVIIIè siècle, et moi de l’écouter religieusement en me sentant idiote. Lui, souriait et m’embrassait doucement.

Personne n’avait jamais pénétré mon appartement pour m’y faire l’amour, avant lui. Une sorte d’altercation de l’Intime, de fenêtre secrète sur ce que je suis, sur ce qui m’est propre, sur mon nouveau monde parisien. Je m’y étais toujours refusée. Conserver ce refuge, cet endroit propre et vierge de tout souvenir. Pourtant, ses mains dans mon dos, ses lèvres sur les miennes, nous sommes montés dans ce taxi à Saint Germain des Près, qui nous a mené jusqu’à chez moi. Sa peau était douce, et ses grands yeux verts plein de longs cils noirs. Sa peau contre la mienne dans cet appartement minuscule. Sa peau contre la mienne, ses mains sur moi, et ses yeux dans les miens lorsqu’il me pénètre si doucement. Dormir deux heures, otage volontaire de ses bras, de son corps. Otages mutuels, alors ne pas bouger pour ne pas réveiller l’autre. Ses baisers sur mon épaule au matin, et l’amour que l’on refait encore et encore avant même d’avoir prononcé un mot. Au petit jour, je me sens désemparée, moi qui fuis toujours avant que l’Autre n’ouvre les yeux, avant le café du matin, avant qu’il ne soit trop tard, en somme. J’ai songé un moment à partir durant son sommeil du juste, tandis que je regardais sa poitrine monter et descendre régulièrement. Tandis que les premiers rayons du soleil passaient par ma petite fenêtre pour caresser son corps dévêtu. Tandis que le drap pourpre recouvrait timidement le bas de son ventre, son intimité épuisée. Puis je me suis souvenue que nous étions chez moi. Prise au piège en quelque sorte, de mon propre lieu, de mon propre jeu. Il ouvre ses grands yeux verts sur moi, sur mon monde, et observe. Il rit, il boit le jus d’orange à même la brique, et il est beau, dans la lumière du petit jour.

Pourtant cet appartement en dit bien peu sur moi. Jamais vraiment installée, impersonnel, il ne regorge pas d’objets inutiles, de photos intimes, de cadeaux reçus. Une biographie de Voltaire par Milza, un exemplaire des Yeux d’Elsa d’Aragon, un cendrier à moitié plein, Romance sans paroles de Verlaine dans un cadre rouge, et c’est à peu près tout. Cela en dit bien peu, finalement sur ce que je suis, sur mes rêves d’enfant, et sur mes attentes d’adultes. Mais cela en dit surement plus que ce que je veut bien croire, pour qui sait y déceler la faille. La peur de se fixer de nouveau, les placards à moitié vides, parce qu’on sait que l’on peut déménager du jour au lendemain. Ne rien fixer qu’on ne puisse défaire rapidement, ne pas laisser d’empreinte, les choses matérielles comptent si peu, en définitive. Oui, si peu. Ne s’attacher à rien.

Il est parti vaquer à ses obligations familiales, non sans me dire que nous nous reverrons sans doute bientôt. Ses baisers étaient doux, et ses bras m’enserraient fort. J’ai toujours peur de ces lendemains matins qui déchantent. Ces lendemains malhabiles où tout semble plus complexe que ça ne l’est réellement. Des interactions entre nos vies complexes et différentes. Des vêtements, remparts recouvrants nos corps qui se sont pourtant tant aimés l’espace d’une nuit.

Peur des attentes que cela crée, malgré tout.

Malgré moi surtout.

Et de ce qu’il a pu savoir de moi, d’un simple regard.

Peut-être.

avril 16, 2008

Peut-être me suis-je calmée.

 

Dans mon rapport au monde. Dans mon rapport aux gens. Dans mon rapport à moi-même. Dans mon rapport à la vie.

 

 

Moins d’écorchures, de peau à vif, et de chair sanglante.

Peut être que les cachets ont fait leur office, finalement. Que comme l’avait prédit le docteur, je suis à nouveau, enfin, (mais l’ai-je jamais été ?) “fonctionnelle en société”. Et pourtant.

Je me souviens de cet été. Main lourde du docteur qui ne tremble pas. Qui sans sourciller remplit une puis deux pages d’ordonnance. Remède miracle. Cuisine chimique. Cocktail moléculaire. Je le toise avec un air de défi. « Vous savez bien que ce n’est pas en me droguant que je deviendrai comme les Autres. Comme ces Autres. »

Mais la lassitude vient peu à peu. On a progressivement plus envie de se battre contre ces moulins à vent, alors on avale ces pilules magiques. Puisque tout est vide et que rien n’a de sens, on consent à plonger un peu plus, et un peu plus vite. Quelle différence ? Ca n’apportera certes, aucune solution, aucun sens à cette existence, mais à défaut, on ne pensera plus. Et c’est toujours une souffrance en moins.

 

Petit rituel.

 

Matin.

 

Midi.

 

Et soir.

 

Ca devient un réflexe, quelque chose que l’on accomplit sans y penser. Tâtonnement. Opercule. Verre d’eau. Déglutition. On n’a pas encore ouvert les yeux sur ce monde si vide, qu’on l’a déjà rempli d’anxiolytiques. Qu’on s’est déjà rempli d’anxiolytiques. Le ventre se creuse et les joues s’émacient. Le regard devient terne et vitreux. On devient soi-même un de ces clones que l’on a pourtant toujours méprisé. De ces imbéciles vides. Ces pantins de chiffons. Ces squelettes que rien n’anime, et dont le regard ne voit pas. Dans les yeux desquels rien ne se mire, rien ne transparaît non par dissimulation, mais bien parce qu’il n’y a rien.

 

Mais ça ne dure qu’un temps. Parfois il suffit de voir Paris au petit jour. Un rayon de soleil qui vient caresser votre visage surpris pour se sentir renaître. Redécouvrir les sensations. Redécouvrir des sensations. La main que l’on passe dans l’herbe verte. Le froid mordant du matin sur nos joues. Les lumières qui scintillent sur les toits de Paris. Le taxi, la nuit, qui remonte le Boulevard Saint Germain, qui traverse Alexandre III, qui remonte par la concorde, l’Arc de Triomphe est illuminé, la Tour Eiffel scintille, et on prend conscience de quelque chose, sans parvenir à mettre la vulgarité de mots dessus.

 

Je ne me reconnais plus, ces dernières semaines. Sans doute parce que j’ai désormais fui ces immondes soirées de vacuité contagieuse, dans lesquelles j’ai tant et tant été malheureuse par le passé. Dans lesquelles des corps informes s’agitent méthodiquement afin de prouver au reste du monde que quelque chose les fait se lever, si ce n’est le matin, du moins la nuit. Dans lesquelles on trompe son ennui avec trop d’alcool, et trop de drogues en tous genres. Dans lesquelles on trompe son ennui par de vulgaires corps dont on ne se souviendra plus au petit matin. Parfois même bien avant le petit jour. La vulgarité de la baise saisit les tripes, et il n’y a bien que l’alcool qui parvienne, un temps, à faire illusion. Avant que le petit jour ne nous surprenne, vomissant alcools et médicaments. Ou bien hontes et regrets.

 

Peut-être me suis-je calmée. Oui. Parce que je laisse désormais des corps m’enserrer, des bouches déposer d’affectueux baisers sur mes joues, des doigts se mêler aux miens, des regards se poser, et des confidences se faire. Sans doute. Parce que je caresse de longs cheveux et que cela me ramène à la vie. Parce que parfois, je tiens contre mon corps, ces corps fragiles que je semble apaiser. Parce que ma bouche dépose sur leurs fronts brûlants de tendres baisers maternels.

Parce que je promène de moins en moins mon ennui et ma vitre de distanciation par rapport aux choses. Que parfois je l’oublie même, un peu. Ou pas. Mais qu’elle me semble moins lourde à porter pour mes frèles épaules. Que je ne fais plus semblant à chaque pas, à chaque mot prononcé au détour de chaque conversation. Parce que peut être, je me laisse aller un peu plus, et que je baisse les armes, petit à petit. Très prudemment. Et que jusqu’à présent, les coups reçus ne m’ont pas encore convaincus de me retrancher derrière ma vitre de glace.

Même si.

 

Je ne suis pas encore de ces enjouées perpétuelles, de ces souriantes insouciantes. Je ne l’ai jamais été. Je ne le serai jamais.

Mais peut-être deviens-je finalement « fonctionnelle en société », assez du moins pour ressentir de nouveau des sensations que j’avais cru définitivement oubliées. Assez pour sourire et que mon regard suive l’entrain de mes lèvres sans feindre ni mentir éhontément.

 

 

Peut-être suis-je sur la voie de l’apaisement.

 

Oui, Peut-être.

 

Le cœur dans un étau, et les larmes qui perlent au bord des cils.

Hypersensibilité.

J’ai le cœur sur le point d’imploser dans la poitrine, je le sens. Vacuité de l’angoisse, mais l’anxiété m’a gagnée. L’anxiété a gagné.

Mes pouces décapsulent doucement dans ma poche ces pilules blanches magiques qui ne m’ont jamais quitté cette année. Une, deux. Personne ne regarde, trop occupés à commander leurs cafés. Sous la langue, verre d’eau. infiltration chimique dans mes veines. Dans dix minutes, j’irai mieux. J’irai bien, même, qui sait. Substitut de repas. Des jours que je n’avale plus rien. Que je fais semblant. Jne mange plus. Ca ne passe plus. Ce n’est pas un retour quelques mois en arrière. Je n’ai juste plus faim, plus envie. Plus d’Envies. Je suis toujours étonnée de voir à quel point mon corps peut tenir sans que je ne lui apporte rien à brûler. Je me demande combien de temps je pourrais tenir. Et ces cachets, substitut de repas, substitut de force, substitut de courage. Substitut de moi-même.

J’ai la tête lourde et l’envie que l’on me laisse seule et tranquille. Une envie de me terrer au fin fond de chez moi, sous un plaid à pleurer. Je ne peux même plus, le Xanax possède cette vertu thérapeutique de plonger dans un état léthargique, comateux, duveteux au sein duquel plus rien ne peux nous atteindre. Et c’est justement ce que je cherche. Les mots, les attaques, les violences, le bruit, tout tourne autour de moi sans parvenir à pénétrer ma bulle. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens même pas. Lovée sur mon canapé, j’attends que ça passe en fixant le plafond blanc. J’attends que les anxiolytiques remplissent ce trou dans mon ventre, remplissent mon cœur d’un peu de courage.  Je tombe épuisée, si près du but. Peur de n’avoir plus de forces.

Envie de ses bras et de ses lèvres, aussi. Illusion provisoire, c’est probable, et pourtant, il y a une semaine, je traversais Paris en taxi dans la nuit noire après avoir erré quelques minutes sur le Boulevard Saint Germain à la recherche d’un taxi, et j’avais encore l’empreinte de ses doigts chauds et rassurants sur mon ventre.

Il fût un temps pas si lointain où j’avais des soeurs d’armes. Des alliées. Des bras, des regards, des mots à entendre et à lire qui trouvaient résonance en moi. Il y avait comme dans les miens de la décadence, des paradis artificiels et ce cynisme lancinant. Aujourd’hui leurs mots se sont tus en même temps que leurs maux, je suppose, écartés par un bonheur sans nuages. Il y a deux ans de ça, j’étais à la fenêtre d’un appartement sans âge, et sentais les vapeurs de l’alcool me monter à la tête, les vapeurs de l’acide s’infiltrer dans mes narines et mes poumons, chauffer mes tempes et couvrir de plaques rouges ma poitrine dénuée. Il y avait trois corps dénudés dans ce lit, contrastant avec un décor trop sage. Il y avait des membres enlacés, des bouches unies et des orgasmes intenses. Il y avait des bougies posées à même une table en formica, Placebo qui tournait en fond, et du champagne dans un frigo vide.Il y avait de l’insouciance dans nos regards, et l’inconscience des drames à venir. Il y avait la défiance d’un futur improbable, et la certitude que nous étions plus fort que tout, unis. Nous nous étions trouvés, et plus rien ne saurait entacher notre avancée cynisante. Le Bonheur n’existais pas, nous le savions, et nous partagions cette passion commune pour le stoïcisme. Il y a pourtant eu des larmes et des angoisses. Des coups de téléphones dont on connait déjà la teneur avant même d’avoir décroché, des nausées à n’en plus finir, et des trains pour l’Helvétie. Des bras qui s’enserrent, et des corps retrouvés. Un autre qui disparait et que l’on ne retrouvera que plus tard, sans qu’on le sache encore.  

Bien sûr, ce n’est pas une vie. Bien sûr le romantisme confine au pathétisme trop, ou mal joué. Bien sûr personne n’en est mort parce que nous n’avons joué à ça que quelques mois, quelques années tout au plus et qu’on ne peut tenir comme ça une vie entière. On ne construit pas sa vie sur de tels drames. Le coeur nécessite très probablement une stabilité certaine sans laquelle il tournerait fou. 

Certainement.

Aujourd’hui elles sont heureuses après avoir connu mille tourments. Elles goûtent aux joies de la vie maritale, et je me retrouve sur le bas côté à regarder défiler la vie, seule. Je m’inonde d’alcool pour ne plus penser dans ces soirées trop pailletées pour être honnêtes. De sombres pantins désarticulés s’agitent sur de la mauvaise musique. Les robes sont courtes et la chair vulgaire. Les yeux sont vides, et la peau a le goût salé de la transpiration. Je regarde la scène avec hauteur. Je me vois sur cette banquette rouge, la musique s’estompe peu à peu pour ne devenir qu’un vacarme ambiant, un caisson de basse tout au plus, et je me demande ce que je fais là. C’était déjà le cas auparavant, sauf que je n’étais pas seule, de mon côté de la vitre. Je pensais avoir trouvé ceux qui resteraient toujours. L’un se contente désormais d’une glace sans tain dans laquelle il peut se mirer à loisir dans un souci d’autosatisfaction que rien ni personne ne saurait entacher, tandis que l’autre s’est retranchée avec un autre allié, derrière une vitre désormais différente.Je me retrouve seule, derrière ce miroir qui me renvoie une image fatiguée. Je jette de nouveau mon regard triste sur ce monde, déserté de mes comparses.

Mon cynisme est redevenu amer dans la solitude de mon désespoir. 

Je ne suis pas de celles que l’on aime toute une vie. De celles que l’on chérit à coups de mots tendres et de roses, pour qui l’on mettrait sa vie entre parenthèse comme j’ai pu moi-même le faire, dans la fougue d’une jeunesse rêvée. Je ne suis pas de celles que l’on observe dormir à la tombée de la nuit, ni que l’on craint de perdre, et pourtant je ne serai jamais plus acquise à personne. Je ne serai jamais de ces femmes que l’on aime toujours avec tout à la fois tendresse et passion après des années de mariage. Je ne suis pas de celle que l’on amènera à cet autel là. Je ne suis probablement que de celle que l’on baise, et qui baise, une nuit d’ivresse, entre deux coupes de champagne. Que celle qui prend ses affaires au petit matin. Celle dont on ne recoiffe pas d’un doigt mal assuré la mèche de cheveux qui barre un front fiévreux. Je ne suis plus, aux yeux de ces Femmes au désormais au foyer, que celle qui se vautre dans une débauche constante pour oublier la vraie vie et ses responsabilités. Celle qui ne parviendra jamais à conserver son homme. Force est de constater qu’elles ont sûrement raison. Celle qui se complait dans un cynisme qu’elle aurait choisi. L’éternelle solitaire aigrie qui méprise le Bonheur vécu à deux. Alors que je ne suis que l’éternelle solitaire à qui l’on a offert la possibilité de connaître une quiétude dont peut être, oui, je ne voulais pas. Mais sans certitude. 

J’ai peur qu’un jour je n’aie plus rien à partager avec ces soeurs amies devenues ennemies qui incarnent au plus profond d’elles ce qui me répulse autant que ce que j’admire. Qu’elles ne prennent pour amies que des femmes comme elles qui sauront faire la conversation tout en conservant un oeil sur le plus grand qui fait du tobogan au square, qui du pied droit balancent le landau pour apaiser le petit dernier, et mouchent de sa morve le cadet  turbulent. J’ai bien peur d’être si loin de leurs considérations que nos sujets de conversations ne se târissent petit à petit. Que je ne sois plus que l’éternelle célibataire que ça ennuie d’inviter parce qu’elle décalera perpétuellement le plan de table si bien calibré pour les familles nombreuses bien peignées. 

J’aimerais m’endormir contre un torse chaud et rassurant, parfois. Passer ma main dans des cheveux et cacher mon nez dans un cou barbu. J’aimerais que l’on m’enserre de bras protecteurs et que l’on caresse mes cheveux. J’aimerais que l’on baise mon front et m’endormir dans une odeur familière. J’aimerais que l’on m’aime comme ce soir, une fois de plus, elles, le seront.  

Mais je ne suis pas de celles.