D’aussi loin que je me souvienne, tout a toujours été comme ça. Des soirées, du monde, plus ou moins à boire, selon les âges et les années. Des corps qui s’agitent, des sourires, des œillades, des rires trop forcés, à mon goût, et des paroles inutiles.  Je me suis toujours tenue en retrait, à regarder les gens. Parfois à sourire à leurs idioties, à leurs danses, à leurs mots. Souvent le regard dans le vide, à écouter  leur mauvaise musique trop forte. Les petites princesses paradaient, souvent les mêmes, d’années en années, prenant cycliquement plus d’assurance. Du miel, pour ces abeilles. De ces filles  jamais seules, toujours encerclées d’une demi-douzaine d’hommes admiratifs autour, et d’amies insignifiantes les suivant à la trace, et ramassant les miettes de gloire accordées. J’étais toujours celle en retrait, qu’on invitait je ne sais trop pourquoi. Celle à la réputation d’intello, la sage, l’oreille attentive qui épongeait les larmes d’autres, celle qui parlait peu, en définitive, et qui avait toujours l’air ailleurs, dans ses livres, où complètement dans un monde parallèle.

 

 

Ceux qui auraient voulu se donner la peine de me trouver, dans ces soirées, n’auraient pas eu à chercher  dans la salle où tout le monde dansait, ni dans la cuisine, ni dans le salon ou des groupu_scules se formaient au gré des allées et venues de chacun. Je ressentais toujours ce besoin impératif de me reclure dans une des chambres de la maison. Je n’aimais rien de plus durant ces soirées que de m’exiler à l’étage, loin du bruit, on n’entendait que le bruit des basses, atténué. Je pénétrais dans la pénombre de la chambre, et m’allongeais sur le lit, les bras derrière la tête,  les yeux rivés sur le plafond sombre. Je me demandais souvent combien de temps il faudrait aux gens pour se rendre compte de ma disparition. Souvent des heures. Ou bien avaient-ils pris l’habitude de mes disparitions soudaines et ne s’inquiétaient-ils plus. Je n’étais pas indispensable, la fille assise dans un coin à observer les gens. Je pouvais rester des heures à écouter de loin cette musique trop forte, à entendre des bribes de conversation, à réfléchir à ce que je pouvais bien faire là. Jeune et déjà lucide sur ces soirées sans but, à ne pas réussir à me fondre dans la masse de ces jeunes idiots qui faisaient semblant de s’amuser -ou bien s’amusaient-il vraiment, les inconscients.

 

Ce soir, des années plus tard, le schéma socio-affectif se reproduit perpétuellement. Je me tiens à l’écart, toujours.  Je me donne contenance avec un verre de vin, ou une cigarette à la main, souvent les deux, et j’observe ces gens qui dansent sur des musiques des années 80. Je souris, vaguement. Il faut bien justifier sa présence dans ces lieux de vacuité. J’écoute les conversations, j’observe les gestes des uns et des autres, les regards et les allées et venues. Je comprends les situations, les triangles amoureux cachés, et les relations adultères mal dissimulées. Je vois tout ce que personne ne regarde, trop occupés qu’ils sont à s’écouter parler, rire, et chanter. Lasse, je ne m’exile plus dans une chambre au loin comme du temps de ma prime jeunesse, mais je reste dans un coin, immobile parmi cette foule qui grouille. La vitre est revenue, si épaisse, cette fois. Je fais à peine semblant, j’ai perdu mon habilité, je crois bien. A moins que je ne me donne simplement plus la peine. Je tente d’échanger quelques paroles banales, mais mon regard est vide, je le sais bien. Je ne suis pas sure qu’ils le voient. Non, ils ne voient rien. Ils ne sont pas de ceux … Tous s’agitent et ont l’air de s’amuser. Je reste là, au fond de la salle à me demander ce que je fais là.

 

Je promène mon ennui, ma mélancolie et ma vitre, sans conteste.

 

 

Ce goût amer sur mon cœur et mon estomac n’était pourtant pas la leçon à tirer de cette semaine. Je me suis sentie plus vivante ce soir là, il y a quelques semaines de ça, que n’importe quelle autre fois en presque un an. Mon cœur a battu pour un autre. Peu importe que sous d’autres circonstances, il aurait pu. Peu importe, vraiment. Ce n’est pas le cas, c’est tout ce qu’il y a à savoir. Il y a dix mois, j’essayais déjà de me convaincre qu’on ne saurait être nostalgique de quelque chose qui n’a pas existé. Nostalgie d’un ex-futur. Alors pourquoi cela fait-il deux jours que je cuve ma mélancolie ?

La tristesse n’est pas soluble dans le chardonnay.

Il faudrait voir à retenir la leçon.

 

 

Il y a eu un regard profond qui m’a semblé accéder à mon coeur en friche en quelques secondes à peine. Je l’écoutais parler, me raconter sa thèse et sa vie dans cet autre continent. Il y a eu ces sourires de connivence et ce bar de la rue de Buci, après que tout le monde est reparti, seuls dans Saint Germain, devant nos martinis. Et se séparer à regret. Il y a eu quelques mots échangés, des phrases ambigües. Des tournures à double sens et une promesse de nouveaux martinis le lendemain. 

Il y a eu la fontaine Saint Michel, et le voir au loin dans la foule. La rue de la Huchette et son piano bar. Il y a eu 5 doubles martinis et un verre de Chardonnay. Il y a avait un pianiste avec une longue écharpe blanche qui jouait Gainsbourg, Chopin et Yann Tiersen. Il y a eu Lui qui m’a pris dans ses bras tandis que tout le monde écoutait sagement le pianiste pour me faire danser et tournoyer au milieu de cet auditoire trop sage. Sa main dans mon dos qui me caresse et mon cœur qui bat un peu trop fort.

Il y a eu ces femmes de peu de prestance, déjà à demi dévoilées, de celles qui ne suggèrent rien pour laisser tout apparaître, et devant tant vulgarité, j’ai glissé mon bras sous le sien et nous avons marché sous le ciel étoilé parisien. Quais de Seine, Librairie Shakespeare, Notre Dame, Ile de la cité, et Hôtel de Ville. Il y a lui qui peste contre la bien-pensance boboïde qui pousse à mettre le portrait de Bétancourt format géant sur la façade. Il y a moi qui le prends par la main pour aller faire du patin à glace sur la patinoire improvisée du parvis et lui qui rit de bonne grâce. Et il y a ce guichetier malaimable qui nous dit que non, il est trop tard maintenant, mais il en faudrait plus pour entamer notre soirée. Il y a les Champs Elysées, et nous qui n’achetons la bouteille de Sancerre que parce qu’elle est estampillée Montesquieu et philosophie des Lumières. Il y a moi qui ris, et lui qui dit que nous boirons du vin de la séparation des pouvoirs en cette belle soirée. Mon écharpe autour du cou, il sourit, et il est beau dans cette nuit d’errance Elyséenne. Les martinis ont fait leur office, et nos têtes tournent.

Il y a mon appartement, des bougies, du vin blanc et Satie qui joue ses Gnossiennes, imperturbable. Allongés à même le tapis, mon appartement prend une autre dimension, il y a la musique qu’il me fait découvrir, il y a celle qui nous fait sourire, tronc commun de notre enfance, sa main dans mes cheveux, et qui caresse mon visage. Il y a l’attente des mots et de ceux que l’on ne dit pas. Il y a ses espoirs déçus, et ses rêves abandonnés de la rue d’Ulm. Il y a mon concours et ses mots apaisants. Il y a ma main sur sa peau et mes doigts qui parcourent son ventre tendu et sa peau douce. Il y a mes lèvres dans sa barbe, et mon nez dans son cou, à chercher son odeur. Il y a sa peur de vieillir et d’avancer d’une ligne face à la mort et aux responsabilités à endosser. Il y a ses regrets de jeune homme qui commence à ne plus vraiment l’être. Il y a ses lèvres sur les miennes et ses bras qui m’enserrent si fort. Sa main qui me caresse toujours les cheveux et le piano qui joue le fond sonore. Il y a Antigone et Milza, Ella Fitzgerald et Baudelaire.

Il est trois heures du matin, et j’ai froid, blottie contre lui. Ses baisers rompent l’espace temps et je ne sais plus quel jour nous sommes. Cela fait huit heures que nous parlons sans discontinuer, maintenant. C’est plus sage. Il me regarde et ses yeux me pénètrent. Mon coeur se tord dans mon ventre et mes doigts courent toujours sous sa chemise.

Je me lèverai dans trois heures à peine, mélancolique, le cœur visiblement encore capable de se froisser. Il est de ces parenthèses de vie qui font tenir quelques années de plus. C’est possible. Retrouver le sentiment d’être à l’endroit où l’on veut être, avec la bonne personne. Ne plus penser à rien ni à personne d’autre que cet instant présent, dans ce monde dans lequel on transporte son ennui de bars en bars, avec des personnes toujours plus fades et de bien morne compagnie. Il est de ces presque sages soirées qui réchauffent le cœur et le corps bien plus que celles de débauche sans lendemain que j’ai pu trop connaître.

Il y a Al Green qui chante dans mon Ipod la bande originale de ma vie. Il y a ce perpétuel mal au ventre depuis ce matin, et qui n’est pas dû à l’alcool. Il y a mon cœur qui tambourine et que j’essaie tant bien que mal de contenir.  Il y a mon cœur qui, preuves à l’appui, me fait savoir qu’il est toujours vivant et prompt à s’envoler.  

Contre toute attente, il bat de nouveau.