Getting my hopes high
septembre 27, 2008
Luxe, calme et volupté.
juillet 9, 2008
Il y a eu ses bouclettes blondes, ma main dans ses cheveux fous, ses yeux d’enfant rieur, et ce je ne sais quoi dans lequel je me retrouvais. Il me faisait lire les épreuves de son roman après l’amour, tandis que je fumais, vêtue d’une de ses longues chemises, drapée dans les volutes de fumée bleue d’une cigarette post-coïtale. Ces moments où l’on a plus peur de rien, où l’on s’est physiquement tant connus sans rien savoir d’autre, que la lecture de ses mots prenait une dimension toute particulière. Assise dans son large fauteuil en cuir noir, face à l’immense écran d’ordinateur, ils me semblaient tout à la fois familiers et déjà lointains. Il était d’une douceur qui m’aura surprise jusqu’au bout. A m’embrasser tendrement, se blottir tout contre ma poitrine comme un enfant meurtri, chercher le réconfort au sein de mon cou, et déposer des baisers sur mon front moite. J’ai tant perdu l’habitude. La dernière fois que je l’aurais vu, j’aurais, pour seule et unique fois depuis bien longtemps, consenti à passer la nuit chez lui, qui aura fini par devenir plus qu’une aventure d’un soir, sans ne jamais consacrer aucun lien exclusif entre nous, respect tacite d’un pacte pourtant jamais prononcé. Il me lisait Sade après l’amour avec un air mutin dans le regard avant de reprendre possession de mes lèvres et de mon corps tout entier. Nous écoutions Ferré chantant Baudelaire, dévêtus sur son lit, repus et épuisés, terrassés de la vacuité environnante et d’un sens que nous ne parvenions pas à donner à nos heures. Nous fumions sans nous en rendre compte, et contemplions de longues minutes durant un plafond immaculé sans prononcer le moindre mot, sans se toucher.
Quand je me suis levée sans bruit ce matin, je me suis faufilée sous sa douche, et j’ai laissé l’eau claire me réveiller. En terrain ennemi, seule éveillée, à l’orée du café du matin, proche de filer sans un mot. Et autour de moi, j’ai vu. Tant de similarités. Ce que je sais de lui d’un simple regard. Oui. Des produits sagement alignés les uns à côtés des autres, ordre, rangement et propreté. Une salle de bain entièrement vide, où rien ne sort, rien ne dépasse. Chambre d’hôtel. Tout juste une radio posée là, branchée sur France Inter. J’ouvre un des placards orné de miroirs, face à moi. Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Sertaline, Alprazolam, Haldol sont rangés côte à côte, tout en bas de l’étagère, et dans un soupir, je me dis que j’aurais pu l’aimer, sous d’autres cieux, dans un autre contexte. Dans la cuisine, il a déposé sur un plateau en argent une théière, une tasse de thé et un sucrier. Un sachet de Kusmi repose à côté. La bouilloire est pleine et n’attend que d’être branchée. Un muffin dans la coupelle et deux pancakes dans le grille pain. De la confiture de framboise et une petite cuiller en argent. Je regarde abasourdie ce qu’il a préparé pour moi il y a deux heures à peine, avant que d’épuisement, je consente à m’endormir près de lui, le corps vaincu, rompu de ses assauts et des miens mêlés. Je déguste mon Earl Grey dans le silence germanopratin. La fenêtre est ouverte et je vois le petit jour se lever sur le toit des Beaux Arts, juste sous sa fenêtre. On n’entend pas le moindre bruit malgré la proximité du boulevard, et l’air est déjà doux, sur ma peau à peine vêtue. Les oiseaux se réveillent doucement. Il a le bon goût de dormir encore, ou du moins de le prétendre, de me laisser boire mon thé dans le silence du matin, d’éviter l’akwardness des lendemains qui déchantent, de ceux que je ne sais plus gérer, désormais.
La cuisine aussi est entièrement neuve, à l’image de tout le reste de l’appartement. Comme s’il avait méthodiquement jeté la moindre chose qui ait pu y vivre avant lui, qui ait pu exister avec d’autres. Et pourtant, surtout, n’y entreposer aucune affaire personnelle, sauf son immense bibliothèque et ses centaines de livres achetés, comme moi, à l’Ecume des Pages. Les tasses sont coordonnées, le micro-ondes, le grille pain, la théière, la machine à expresso, le lave linge, la poubelle, tout est assorti, neuf, impersonnel. Je le comprends si bien. Ne pas s’attacher, jamais, à rien, à personne. Ne poser son empreinte nulle part. Son appartement ressemble à une chambre d’hôtel inhabitée, coquille vide, métaphore amère, et je grimace de nos vies.
Sans bruit, je range le tout, nettoie ma tasse, mon assiette, referme les placards et jette un dernier coup d’œil au petit jour qui finit de poindre au dessus des toits parisiens. J’attrape une tasse de café, la pose sous la machine à expresso, vais pour la lancer, mais arrête brusquement mon geste. Il faut mettre une pastille, elles sont de couleurs différentes, je ne sais à quoi cela correspond, et je ne sais s’il sucre son café, je ne sais même pas s’il boit du café le matin. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas rompre ce pacte. Je ne sais pas grand-chose de lui, pas grand-chose de matériel, si ce n’est son nom, son adresse rue des Saint Pères, le code de sa porte, son étage, ses goûts pour la littérature romantique et décadente, et le goût de ses lèvres. Ca me suffit. Pourquoi vouloir toujours tout savoir, tout comprendre et tout ancrer dans une matérialité de toute façon vouée à l’échec ? Je le lis, je l’observe, je le comprends sans doute mieux que d’autres. Mieux que la dernière, peureuse qui a voulu se l’approprier un peu trop. Marie-Catherine du dimanche, son serre-tête en velours incrusté sur le sommet du crane, ses dix huit ans en bandoulière, l’espoir amoureux accroché comme un idéal-type. Tu déchanteras, ma chérie. Tu as voulu l’enchainer, tu as voulu le garder, c’est pour cela que tu l’as perdu. Trop en demander est l’erreur courante de la jeunesse. Avec les désillusions viennent les premières sagesses. Je ne l’ai jamais enchaîné. Nous communiquions par messages courts, s’enquérant de nos disponibilités mutuelles. Jamais une remarque sur une absence, sur une trace, sur une autre histoire, jamais d’acrimonie, jamais de comptes à rendre, jamais de fidélité obligatoire gravée sur un parchemin. Ma liberté était la sienne et nous ne communiions jamais aussi bien que sachant que nous ne nous devions rien. Ma victoire, c’était de pouvoir m’allonger près de Toi, exténuée après l’amour, pantelante, et savoir que tu ne serais pas de ceux que je ne supporte pas, que je ne supporte plus, que je n’ai jamais pu supporter. Ceux qui me touchent, qui me parlent et me collent, veulent m’approprier comme une chose, comme leur dû, alors que je n’aspire qu’au silence et à la solitude. Tu auras été de ces rares qui l’ont compris. De ceux qui ne me demanderaient jamais plus que ce que je ne pourrais, de toute façon jamais donner.
En cet après-midi de mai, je m’étais agenouillée devant la Vierge, en cette silencieuse et froide église de Saint-Germain-des-près. Je portais mon pantalon de toile gris, un chemisier blanc à manches courtes, et mes cheveux relevés sobrement sur la nuque. Humblement sur le prie-Dieu, devant l’Immaculée, j’inclinais la tête et implorais la sagesse et tout le courage dont j’allais avoir besoin par ailleurs. J’entendis dans un froissement quelqu’un qui se courbait sur ma droite, un rang devant, sur un prie-Dieu, dans la même position de pénitence. Quand je me rassis pour rassembler mes esprits, et puiser encore un peu de force au fond de moi-même, poser mes yeux sur ces statues et vestiges que tant d’autres avant moi avaient vus et écoutés religieusement, j’eu tout le loisir de regarder ce dos. Nous étions dans une des multiples alcôves de l’Eglise, presque tout au fond de la nef, loin des visiteurs et curieux. Juste lui et moi. J’observais à la dérobée ce corps penché, secoué de quelques soubresauts. Un pantalon de toile brun, une chemise blanche et un gilet marron, cintré. Je croyais à une jeune femme un peu frêle, qui aurait voulu se déguiser en homme, se donner force et courage. Des cheveux en bataille, des bouclettes blondes mêlées, le visage dans ses mains que je ne distinguais pas, mais le corps gracile et mince, la délicatesse d’une nuque entraperçue. Et je m’interrogeais : quelle histoire l’amène ici ? Qu’y fait-elle ? Pour quoi, pour qui prie-t’elle ? J’avais repris le cours de ma contemplation virginale quand le dos s’est levé, et que mon regard a croisé mon bel ange à boucles blondes. Il s’est arrêté de stupeur, de me retrouver moi, ici. J’ai regardé la Vierge, dans un soupir de cynisme face au destin. Puis j’ai rassemblé mes affaires et nous avons traversé la nef en marchant côte à côte, sans un mot. Quand nous sommes sortis sur le parvis de l’église, aucun de nous n’a prononcé la moindre parole. Il a sorti son paquet de cigarettes, me l’a tendu puis s’est penché sur moi pour m’en allumer une. « N’importe quoi pour trouver l’absolution, n’est-ce-pas ? » ai-je seulement dit. Il a eu un petit sourire triste, m’a raccompagné sur quelques mètres, puis nos chemins se sont séparés toujours sans briser la fragilité de ce moment de mots superflus. Nous n’en avions jamais reparlé jusqu’alors. Une altercation de l’intime non prévue. Trop brutale. Trop personnelle. Trop loin de ce pourquoi nous avions conclu nos rencontres. Cette nuit là, dans un souffle de cigarette, il m’a dit « Je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais, tu sais ? Je suis trop cynique pour cela, sans doute ». « Moi non plus. Je suis trop athée pour cela, sans doute ».
Alors j’ai reposé la tasse de café dans le placard, j’ai vérifié la salle de bain et la cuisine. De mon passage il n’y avait plus nulle trace. J’ai pris mes dernières affaires dans la chambre, et tandis qu’il dormait toujours, mon bel ange blond, nu dans ses draps pourpres, ses cheveux fous épars sur l’oreiller, j’ai baisé son front, caressé une dernière fois ses boucles blondes. Lorsqu’il a péniblement ouvert ses grands yeux verts bordés de cil, j’ai murmuré un « merci » à peine audible, et j’ai claqué doucement la porte verte de son appartement.
Il est de ces histoires qui se terminent avec un point final doucereux et délicat, sans briser le cœur, sans tordre le ventre, sans faire plus de vagues que la façon dont elles auront commencé. Et qui ne laisseront sur mes lèvres que le goût de la Liberté que nous aurons parcimonieusement consenti à échanger.
To whoever it may (have) concern(ed).
juin 25, 2008
“Il fait de son mieux pour séduire les femmes, mais, ce qu’il recherche, c’est surtout l’étreinte consolante, infinie, rédemptrice qui le sauvera de l’atroce relativité du monde récemment découvert.”
” Je suis heureux que tu existes. Peut-être que je t’aime. Peut-être que je t’aime beaucoup, mais c’est sans doute une raison de plus pour que nous en restions là. Je crois qu’un homme et une homme s’aiment davantage quand ils ne vivent pas ensemble et quand ils ne savent l’un de l’autre qu’une seule chose : qu’ils existent. Et ça leur suffit pour être heureux. Je te remercie. Je te remercie d’exister.”
Milan Kundera, Risibles Amours
Récital
juin 18, 2008
Je suis entrée dans ce vieux théâtre en retenant ma respiration. Comme toujours. Et je me suis installée à l’étage, dans un petit balcon, alcôve isolée composée de quatre fauteuils, au côté de ma mère. Les sièges en velours rouge vif, doux sous les doigts, et délicieusement confortables. Le plafond orné de peintures passées, aux couleurs désormais pastels, usées par le temps. Le public commençait à s’installer, des têtes blanches, des peaux ridées, sillonnées, des doigts graciles et des dos voûtés. Comme chaque année. J’étais de nouveau la benjamine de la soirée. Je souriais. Nous dominions la scène, éclairée d’un large projecteur blanc. Au milieu, une petite table basse, ronde, surplombée d’une longue nappe rouge vive, elle aussi, qui tombait jusqu’au sol. A ses côtés, un fauteuil empire en cuir vieilli, patiné par l’âge. Quelques mètres derrière, majestueux, un Steinway à queue, noir, lustré, brillant, coffre ouvert.
Il est arrivé sur scène, un costume sombre un peu froissé, complètement échevelé, le cheveu gris hirsute d’un savant fou. Il a salué le public avec raideur, puis s’est installé derrière le piano, et a entamé la Nocturne n°1 de Chopin. J’ai fermé les yeux, et je me suis laissée aller à la communion avec la musique. Mes doigts bougeaient malgré moi, trouvant les notes adéquates sur les gammes imaginaires de mes cuisses. Puis le piano s’est tu, et Marie Christine Barrault est apparue sur scène, dans une longue robe noire de gitane, un bandeau soixante-huitard dans ses cheveux fous, puis elle s’est installée dans le fauteuil en cuir bruni. Les correspondances de George Sand ont pris une toute autre dimension. Sa voix rauque, son timbre calme, mais si expressif, elle vivait ses textes avec une intensité remarquable qui ne manquait pas de faire naître au creux de moi, des frissons qui me parcouraient le corps. Le pianiste fou prenait ensuite la relève, se balançant d’avant en arrière, la bouche déformée par l’interprétation, le regard absent, les partition uniquement dans sa tête. Je distinguais ses longs doigts fins parcourir le clavier, se confondant avec l’ivoire des touches. C’est lorsqu’il a entamé son Prélude n°4 que la main de ma mère a serré la mienne, mêlant ses doigts aux miens, et que les yeux fermés, j’ai senti mes yeux déborder. Les textes de Sand trouvaient en moi l’écho qu’ils avaient pu trouver il y a deux ans déjà, lorsque quelque part en Helvétie, dans un parc à l’attendre, j’avais lu en un mois l’intégralité de sa correspondance. Poussant même le cynisme à lire sa correspondance avec De Musset sur les composition de Chopin. Les phrases m’étreignent, et serrent mon cœur, encore un peu, malgré le temps. Explication a posteriori d’une histoire morte née. « Notre amour ne pouvait durer que de la façon dont il était né. Il ne pouvait donc pas durer »… « Je me suis beaucoup trompée sur les autres. Jamais sur moi-même. » … « Il jouait de ses mélodies comme de ses mots, qui charment les oreilles tout en navrant le cœur ».
Il est des parallèles inévitables, et en l’entendant jouer d’autres nocturnes, je me suis revue, place du Panthéon, sur les marches de la mairie du 5è, sa tête sur mes genoux, à contempler nos morts tout en communiant dans le silence avec la musique durant une heure entière sans que l’un de nous, par un respect tacite, ne prononce une seule parole.
Je ne suis pas tant nostalgique de l’histoire que de l’instant ; ce sentiment de se sentir vivante, même si c’est un leurre, même si l’instant est fugace. Donner tout, de nouveau, pour sentir son cœur se serrer.
J’aimerais.
Error transcript
juin 13, 2008
Je voudrais écrire. Ca fait plusieurs jours que je voudrais écrire, et que ça ne sort pas. Je rature des pages blanches à en tuer l’Amazonie, mais rien ne sort. Les mots ne s’alignent pas.
Ecrire « morts » au lieu de « mots » à la phrase précédente tend à prouver que mon inconscient voudrait se libérer, voudrait parler.
La fonction cathartique de cet espace échoue, aux berges de mon angoisse.
Ô Toulouse
mai 26, 2008
Personne ne m’attend plus sur ce quai, désormais, mais peut être est-il temps de savoir prendre le train sans que personne ne soit au bout. Simplement pour le voyage, en lui-même, et quelques obligations, aussi. Des bras ne me serrent plus lorsque le coup de sifflet retentit, et l’on ne fait plus mille kilomètres pour faire l’amour dans une ville inconnue, pour la beauté et le lyrisme d’un romantisme éthéré.
C’est peut être ça, grandir, aussi. Accepter qu’on ne nous attende plus nulle part, finalement. Tout simplement.
Je retrouve cette ville rose qui m’est si familière désormais. Je connais ces rues, j’ai des souvenirs sur ces trottoirs, ces pavés rosis et ces berges du canal. J’ai souvenir de soirées dans ces bars, et de la Garonne illuminée, la nuit depuis la place Saint Pierre. J’enfourche un de leurs faux vélos en libre service, et je pédale au hasard des rues. Il faut beau et doux, le soleil se reflète sur ce qui fût ma Seine de substitution, pendant un an, et étrangement, I feel just like home. Je retrouve le goût et l’odeur des vacances qui m’avait marqué lors de mon premier séjour il y a deux ans, et la parisienne que je suis deviens un peu toulousaine de cœur et d’adoption, un bref instant. Il y a un vide grenier sur la place du Capitole, et pour 2 euros, tous les livres me sont accessibles. Mes doigts se baladent sur les couvertures, ne recherchent rien de précis. J’en attrape au gré de mes envies, du hasard, et des couleurs ornant les tranches vieillies. Je parcours les quatrièmes de couvertures, indécise, ouvre une page au hasard, lis quelques mots, puis le repose. En empoigne un autre, enfouis mon nez au plus profond des pages et inspire l’odeur des pages jaunies et vieillies par le temps. Je repars avec Belle du Seigneur, Risibles Amours, ou encore Hiroshima mon Amour. Quelques livres de Derrida et de Barthes. Et ma pile de livres sous le bras, je pense que la journée a un goût prononcé de bonheur.
Puis il y a son sourire place Esquirol, autour d’un coca-cola, dans la douceur de cette fin d’après midi, il y a Constance qui prend une toute autre dimension que lorsque nous n’étions alors que des faire-valoir de nos hommes respectifs, mes deux Tendres que je retrouve avec émotion, ces bars que je connais trop, et les banquettes du Carna sur lesquelles je finis par m’endormir d’épuisement, de joie, et d’alcool mêlés en cette soirée de fête de fin d’examens.
Et puis il y a Lui, que je retrouve à la terrasse d’un café. Il est si jeune et si beau, dans la lumière de cette douce après midi. Il a ses longs cheveux noirs jais, et ses yeux facétieux, son corps si mince, son jean si fin, et de longues chaussures noires à bout rouge de dandy. Il me sourit, et prend ma main, prend mon corps dans ses bras, et embrasse mes joues et mes tempes avec douceur. Je suis heureuse de le retrouver. Il me raconte sa vie ici, son moral fluctuant et ce cynisme familial qui commence déjà à l’oppresser, malgré son jeune âge, ses amours décousues et son manque de moi. Je l’observe à la dérobée, et retrouve en son visage, en ses mimiques et expressions, en son regard fuyant et à sa manière de remettre ses longues mèches loin de son visage de ses longs doigts fins, des expressions qui me sont désormais si familières. Les trois hommes de la famille se superposent dans ma mémoire jusqu’à ne former plus qu’un dans mon regard, au bord de ce canal, en cette après-midi de presque été. L’image est comme flouée, mais les traits sont similaires, les gestes tout à la fois délicats et malhabiles, le nez fier et aquilin, le regard assuré et effronté qui me met au défi permanent. Je ne suis sortie de ma rêverie que par ses bras qui m’enserrent et ses baisers que je lui rends.
Un peu plus tôt dans la journée, j’étais passée, presque par hasard devant l’ancien immeuble. Le 36 était toujours majestueux, au dessus de cette lourde porte de bois qui était étrangement ouverte. Alors religieusement, j’ai pénétré dans la petite cour carrée. J’ai retrouvé la façade pleine de lierre, si familière, que j’avais connue à toutes les saisons de l’année il y a quelques mois. Le porte vélo où je suspendais ma vieille bicyclette bleue pétrole au sujet de laquelle nous nous chamaillions tout le temps, pour savoir qui de nous deux aurait le droit de pédaler jusqu’à la fac avec. Puis mes yeux se sont levés jusqu’à nos anciennes trois fenêtres. L’une d’entre elles était entre-ouverte. La cour était si calme, comme toujours, et aucun bruit de filtrait depuis le boulevard. L’apaisement ambiant contrastait ostensiblement avec les cris et les pleurs qui restaient dans ma mémoire liés à ce lieu, presque un an jour pour jour. Je suis entrée dans le hall de l’immeuble, désert lui aussi. L’ascenseur indiquait qu’il était au 4ème, comme avant. Et malgré moi, mes doigts ont parcouru les petites boites aux lettres en bois, et là ou fût un temps accolé mon nom au sien, il y a avait désormais deux noms étrangers : Marion et Nicolas.
J’ai souri, de voir que la vie n’est qu’un perpétuel recommencement, et que rien ne meurt, nulle part. Je suis sortie en souriant, après avoir délicatement fermé la lourde porte en bois sur ce pan de mon passé, que je ne parviendrai jamais à regretter, bien évidemment. Pour tout le bonheur qu’il comportait, et pour tout ce que j’ai pu apprendre grâce à lui.
Cette fois, les adieux au 36 boulevard de Strasbourg furent pacifiques.
Give me the time to miss you
mai 15, 2008
Il fait lourd, aujourd’hui. J’ai dormi la fenêtre ouverte, et à 5 heures du matin, le soleil dardait déjà ses premiers rayons à travers elle, et caressait ma peau nue. Sur les toits, le ciel était bleu, sans un nuage, et la journée s’annonçait radieuse.
Je marche dans les rues, et mes yeux redécouvrent ce Paris connu. La rue de Merri regorge de monde, et la fontaine Stravinsky observe avec malice les touristes agglutinés autour de ces jeunes fluorés agitant leurs membres désarticulés. Du haut de Beaubourg, je souris.
En sortant du métro, pourtant, le ciel s’est fâché. De gros nuages gris anthracite se sont amoncelés. Il fait sombre et lourd, et dans un éclair, des trombes d’eau s’abattent sur les passants qui courent se mettre à l’abri. J’ai les bras plein de sacs, et mon top blanc sans manches. Je souris, face à Paris la capricieuse. Rien ne sert de se battre, j’aime ce caractère fougueux. Rien n’est jamais acquis, tout soleil est provisoire. Mon haut colle à ma peau qui se distingue en transparence. Deux jeunes méchés fument, abrités sous le porche de l’immeuble face au mien. Ils travaillent sûrement chez Chloé. Ils me regardent. Je ruisselle mais je m’en moque, et je passe devant eux l’air narquois de la victime consentante prise au piège aquatique. Je sens l’eau rouler sur mes bras nus, et les gouttes sont chaudes et délicieuses.
Partir, pour que Paris me laisse l’occasion de me manquer. Que ses pavés tordus manquent à mes foulées, que le souvenir de l’odeur des pains au chocolat provoque chez moi des relents d’enfance et de récréation, que le zinc du Danton et celui du Flore disparaissent peu à peu de ma mémoire, que les terrasses des cafés me deviennent moins familières, que le coucher de soleil sur l’Ile Saint Louis depuis le Pont des Arts ne soit plus imprimé dans ma rétine, que je ne sente plus sous mes doigts l’herbe fraîche de la Place des Vosges et n’entende plus les cris des enfants dans le Jardin du Luxembourg, que je ne sache plus, enfin, distinguer l’Est de mon Ouest sur les toits parisiens depuis Montmartre.
Je n’ai jamais autant aimé Paris que depuis que je sais que je la quitte. Chaque coin de rue se fige dans ma mémoire comme sur papier glacé, polaroïd de l’âme, moi qui ai pourtant la nostalgie d’un Paris que je n’ai pas même connu, celui en noir et blanc des années d’après-guerre. Alain Souchon fredonne sa / ma Rive Gauche et Delerm chante le Quai des Grands Augustins et le Square Montholon.
J’emporterai avec moi ce Paris si beau sous la pluie printanière, lorsqu’il ne fait jamais meilleur vivre ailleurs qu’ici bàs, dans la ville Lumière.
Paris, je te quitte parce que je t’aime trop.
Pour mieux te revenir.
A Celle.
avril 30, 2008
De notre première rencontre, je n’ai qu’un souvenir vague, impressionniste, par petites touches de gouache mal dégrossie. C’était l’été, et il faisait doux, et nous étions sur les quais de Seine, du côté rive droite, quelque part entre Le Mistral et l’île Saint Louis. Le signe de ralliement de la soirée était le jaune, et tous, de jaune étions plus ou moins vêtus. Je ne connaissais personne, et me souviens avoir écouté attentivement tous ces gens aux souvenirs communs, aux histoires partagées et à la connivence de longue date sans ouvrir la bouche, timidement et religieusement. A l’époque je m’appelais Camille, j’étais une Autre, pas tout à fait moi. Même si. Je me souviens qu’elle est arrivée un peu après tout le monde, tandis que nous dînions paisiblement dans le calme de cette fin d’après-midi d’été ensoleillée. Si je fouille dans les tréfonds de ma mémoire, je ne parviens pas à me souvenir de son visage malgré tous les efforts déployés. Une seule image reste gravée en moi : elle tient ce livre à la couverture jaune devant son visage, et les yeux imprimés sur cette dernière se superposent aux siens restés cachés. Elle se compose un nouveau visage, cachée derrière ce livre, qu’encadrent ses cheveux bruns fous, et une jeune fille du groupe la prend en photo en riant.
Je n’ai jamais vu cette photographie, et pourtant, c’est la première image que j’aurais jamais d’elle. Sans visage. Une évidence, pourtant. Nous n’avions même pas échangé un mot, ce jour là. De ces rencontres dont on ne se souviens qu’a posteriori, sans savoir encore qu’elles marqueront définitivement nos vies.
La seconde fois où je l’ai vue, c’était dans cette grande ville rose. J’étais perdue, seule dans sa ville sans Lui. Elle m’avait offert son toit aussi simplement que cela, sans m’avoir jamais vue –du moins le croyions nous- juste parce qu’elle avait lu mes mots, un jour. Sans rien attendre en retour, pour le plaisir de se connaître, pour le plaisir de me faire du thé et des gâteaux, parce que c’est ce qu’elle est. La bonté désintéressée. Elle travaillait, ce jour là, dans sa boutique de vêtements pour rombières excentriques. Elle avait les cheveux probablement aussi courts qu’aujourd’hui, mais la seule chose dont je me souvienne vraiment, c’est de ses lèvres qu’elle avait très rouges, et de ce sourire qui lui mangeait tout le visage. Elle m’avait prise dans ses bras comme si nous nous connaissions depuis des années, et j’ai tout de suite sur que j’allais l’aimer. Je me souviens d’un crumble à L’Autre Salon de Thé, et du thé des alizés que j’avais bu ce jour là. Je me souviens de son petit débardeur jaune qui dévoilait ses épaules rosies et de ses lèvres que j’avais prises en photo. Instantanés de nos après-midi.
Et puis il y a eu tout le reste, qui défile devant mes yeux ce matin. Ses appels en pleurs, quand elle a cru perdre Celui qui. Ses crises d’anxiété, quand elle était si loin de moi, que je ne pouvais rien faire, sinon de tenter de l’apaiser par des mots bien maladroits. Je me souviens de son grand appartement face au canal, l’impression de violet qui s’en dégageait et qui me reste, la chambre d’amis, le lit superposé dans lequel je dormais, la cuisine et le thé qu’elle me préparait tout le temps, le coup de fil que je lui passe en larmes, alors que je viens de quitter celui que j’aimais. Chéri qui vient me chercher près d’une église alors que je suis perdue, qui me prend dans ses bras, qui porte ma valise. Elle me tient la main durant tout le trajet, et m’installe dans la chambre, me prépare un thé que je ne boirais pas, mais étrangement, voir la tasse fumante devant moi m’apaise, un peu. Et puis il y a ses mots, ses bras si doux, et sa main dans mes cheveux tandis que je pleure comme je n’ai jamais pleuré, croyant mourir.
Il y a notre déménagement quasi-concomitant, Mais de toute façon, comment aurais-je pu vivre sans elle ? Paris qui nous a vu réunies sous la grisaille après le rose de notre année. Son nouvel appartement encore ouvert à tous vents. Son canapé sur lequel je me suis échouée tant de fois encore.
Quand j’étais au fond du gouffre cet été, à pleurer, à mourir à petit feu, à ne remplir mon organisme que de substances interdites, à ne plus manger, et à haïr le monde entier, Elle était là.
Quand en ce début d’année qui m’a connu si anxieuse, quand je ne savais pas, quand je ne savais rien, quand j’étais pleine d’espoirs et de rêves sans être bien certaine d’avoir les qualités requises pour les accomplir. Quand j’étais face à ces dilemmes qui me semblaient insolubles ; avec des solutions, Elle était là.
Quand je n’avais rien, que pour la seconde fois j’arrivais chez elle, mes bagages sous le bras sans nulle part où aller, Elle était là.
Quand je pleurais dans sa baignoire sans savoir quoi faire de moi, sans confiance ni amour propre, sans envies, elle pleurait avec moi, et Elle était là.
Je n’aurais probablement jamais survécu à cette année écoulée si ce n’était grâce à Elle. Elle qui m’a comprise, qui me connaît si bien, qui a saisi que tenter de m’étouffer comme d’autres l’ont essayé, ne serait que le meilleur moyen de me perdre et de me faire fuir, et qui a compris qu’en me laissant libre sans attaches ni entraves, c’est vers elle que je reviendrai toujours, animal sauvage que je suis.
J’ai souvent l’impression de n’être pas assez là, pour celle qui a envahi mon cœur. L’impression de n’être qu’un ersatz de l’amie qu’elle mériterait, Elle qui mérite tant. Elle est la Douceur et la Gentillesse. Elle est le cocon dans lequel j’aime à venir me lover. Elle est la béquille sur laquelle je sais que je peux me reposer. Elle est la seule stabilité de ma vie. Elle est celle qui me défend becs et ongles comme si j’étais sa protégée. Celle qui me comprend, alors même que sa vie est si différente de la mienne. Celle qui ne juge jamais, et celle à qui je peux tout dire sans crainte de lire dans ses yeux, même malgré elle, les prémices d’un jugement de valeur. Elle est celle qui m’a blessée, parfois, mais jamais consciemment. Elle est celle que j’ai en haute estime, pour sa capacité à tout gérer de front, pour son calme légendaire, pour sa réflexion posée, son intelligence littéraire, sa vision propre d’un monde parfois dégueulasse, et son cynisme amoureux qui rejoint le mien.
Aujourd’hui, à celle pour qui j’ai souvent été trop peu présente, et je m’en excuse du fond du cœur, je souhaite un heureux anniversaire. Et je lui promets d’être là pour les prochains, ainsi que pour le moutard baveux et braillard qu’elle ne manquera pas de me coller un jour dans les bras, sous prétexte d’être marraine.
Je t’aime.
Ce qu’il sait de moi d’un simple regard.
avril 20, 2008
Coup de fil épistolaire : « Tu me suis au Flore ? » Toutes ces histoires, toutes mes histoires, commenceront-elles de la sorte ? Au Flore, je le vois attablé, qui m’attend. Chemise bleue, manches remontées, il fait étonnement chaud pour un mois d’avril. Il sourit, et ses yeux s’illuminent. Bien sur que je le suis au Flore. Bien sur. Il m’entraîne aux Editeurs, je l’amène au relais de la Huchette, nous traversons Saint Michel, deux bouteilles de champagne achetées à la sauvette, quais de Seine, Jussieu, la Seine, et l’Ile Saint Louis parée de mille lumières. Je fais sauter le bouchon de champagne de la première bouteille, et l’alcool coule à flots du goulot, et se répand sur son pantalon. Nous rions. Plus tard dans la soirée, il y aura des confessions, des rires, des silences, des touristes idiots sur leur péniche auxquels nous sourions avec mépris, et ses lèvres sur les miennes, ses mains dans mes cheveux, et ma boucle d’oreille perdue. Nous marcherons jusqu’à Saint Germain de nouveau, en nous mouvant bien lentement, s’embrassant perpétuellement. « Je voulais t’embrasser depuis Longtemps ». Il y a le boulevard Saint Germain, qui m’aura décidément vu bien ivre, et toujours avec des hommes différents. Il s’arrête devant l’Ecole de Communication, et m’embrasse. « Si je t’embrasse ici, c’est que tu seras prise. L’an prochain, tu seras là » me glisse t’il à l’oreille, en m’embrassant. Je regarde le banc sur lequel j’attendais avec anxiété que l’heure de mon oral approche, je me revois assise, mains moites, Chopin dans mon ipod, très fort. Inconscience des souvenirs futurs que j’y créerai. Nos doigts se trouvent sporadiquement, et je me sens bien, délicieusement remuée à l’intérieur du ventre. Au petit matin, il fixait mon plafond : “J’aime beaucoup le style Gustavien de ton appartement“, et moi de me moquer. “Ca n’existe pas, tu inventes, tu pipotes, tu es très fort, mais ça ne prend pas, il est bien trop tôt, et nous avons bien trop bu hier soir pour que tu me parles aussi naturellement de style Gustavien“. Et lui, le plus sérieusement du monde, de me raconter Gustave, roi de Suède au XVIIIè siècle, et moi de l’écouter religieusement en me sentant idiote. Lui, souriait et m’embrassait doucement.
Personne n’avait jamais pénétré mon appartement pour m’y faire l’amour, avant lui. Une sorte d’altercation de l’Intime, de fenêtre secrète sur ce que je suis, sur ce qui m’est propre, sur mon nouveau monde parisien. Je m’y étais toujours refusée. Conserver ce refuge, cet endroit propre et vierge de tout souvenir. Pourtant, ses mains dans mon dos, ses lèvres sur les miennes, nous sommes montés dans ce taxi à Saint Germain des Près, qui nous a mené jusqu’à chez moi. Sa peau était douce, et ses grands yeux verts plein de longs cils noirs. Sa peau contre la mienne dans cet appartement minuscule. Sa peau contre la mienne, ses mains sur moi, et ses yeux dans les miens lorsqu’il me pénètre si doucement. Dormir deux heures, otage volontaire de ses bras, de son corps. Otages mutuels, alors ne pas bouger pour ne pas réveiller l’autre. Ses baisers sur mon épaule au matin, et l’amour que l’on refait encore et encore avant même d’avoir prononcé un mot. Au petit jour, je me sens désemparée, moi qui fuis toujours avant que l’Autre n’ouvre les yeux, avant le café du matin, avant qu’il ne soit trop tard, en somme. J’ai songé un moment à partir durant son sommeil du juste, tandis que je regardais sa poitrine monter et descendre régulièrement. Tandis que les premiers rayons du soleil passaient par ma petite fenêtre pour caresser son corps dévêtu. Tandis que le drap pourpre recouvrait timidement le bas de son ventre, son intimité épuisée. Puis je me suis souvenue que nous étions chez moi. Prise au piège en quelque sorte, de mon propre lieu, de mon propre jeu. Il ouvre ses grands yeux verts sur moi, sur mon monde, et observe. Il rit, il boit le jus d’orange à même la brique, et il est beau, dans la lumière du petit jour.
Pourtant cet appartement en dit bien peu sur moi. Jamais vraiment installée, impersonnel, il ne regorge pas d’objets inutiles, de photos intimes, de cadeaux reçus. Une biographie de Voltaire par Milza, un exemplaire des Yeux d’Elsa d’Aragon, un cendrier à moitié plein, Romance sans paroles de Verlaine dans un cadre rouge, et c’est à peu près tout. Cela en dit bien peu, finalement sur ce que je suis, sur mes rêves d’enfant, et sur mes attentes d’adultes. Mais cela en dit surement plus que ce que je veut bien croire, pour qui sait y déceler la faille. La peur de se fixer de nouveau, les placards à moitié vides, parce qu’on sait que l’on peut déménager du jour au lendemain. Ne rien fixer qu’on ne puisse défaire rapidement, ne pas laisser d’empreinte, les choses matérielles comptent si peu, en définitive. Oui, si peu. Ne s’attacher à rien.
Il est parti vaquer à ses obligations familiales, non sans me dire que nous nous reverrons sans doute bientôt. Ses baisers étaient doux, et ses bras m’enserraient fort. J’ai toujours peur de ces lendemains matins qui déchantent. Ces lendemains malhabiles où tout semble plus complexe que ça ne l’est réellement. Des interactions entre nos vies complexes et différentes. Des vêtements, remparts recouvrants nos corps qui se sont pourtant tant aimés l’espace d’une nuit.
Peur des attentes que cela crée, malgré tout.
Malgré moi surtout.
Et de ce qu’il a pu savoir de moi, d’un simple regard.
Peut-être.
avril 16, 2008
Peut-être me suis-je calmée.
Dans mon rapport au monde. Dans mon rapport aux gens. Dans mon rapport à moi-même. Dans mon rapport à la vie.
Moins d’écorchures, de peau à vif, et de chair sanglante.
Peut être que les cachets ont fait leur office, finalement. Que comme l’avait prédit le docteur, je suis à nouveau, enfin, (mais l’ai-je jamais été ?) “fonctionnelle en société”. Et pourtant.
Je me souviens de cet été. Main lourde du docteur qui ne tremble pas. Qui sans sourciller remplit une puis deux pages d’ordonnance. Remède miracle. Cuisine chimique. Cocktail moléculaire. Je le toise avec un air de défi. « Vous savez bien que ce n’est pas en me droguant que je deviendrai comme les Autres. Comme ces Autres. »
Mais la lassitude vient peu à peu. On a progressivement plus envie de se battre contre ces moulins à vent, alors on avale ces pilules magiques. Puisque tout est vide et que rien n’a de sens, on consent à plonger un peu plus, et un peu plus vite. Quelle différence ? Ca n’apportera certes, aucune solution, aucun sens à cette existence, mais à défaut, on ne pensera plus. Et c’est toujours une souffrance en moins.
Petit rituel.
Matin.
Midi.
Et soir.
Ca devient un réflexe, quelque chose que l’on accomplit sans y penser. Tâtonnement. Opercule. Verre d’eau. Déglutition. On n’a pas encore ouvert les yeux sur ce monde si vide, qu’on l’a déjà rempli d’anxiolytiques. Qu’on s’est déjà rempli d’anxiolytiques. Le ventre se creuse et les joues s’émacient. Le regard devient terne et vitreux. On devient soi-même un de ces clones que l’on a pourtant toujours méprisé. De ces imbéciles vides. Ces pantins de chiffons. Ces squelettes que rien n’anime, et dont le regard ne voit pas. Dans les yeux desquels rien ne se mire, rien ne transparaît non par dissimulation, mais bien parce qu’il n’y a rien.
Mais ça ne dure qu’un temps. Parfois il suffit de voir Paris au petit jour. Un rayon de soleil qui vient caresser votre visage surpris pour se sentir renaître. Redécouvrir les sensations. Redécouvrir des sensations. La main que l’on passe dans l’herbe verte. Le froid mordant du matin sur nos joues. Les lumières qui scintillent sur les toits de Paris. Le taxi, la nuit, qui remonte le Boulevard Saint Germain, qui traverse Alexandre III, qui remonte par la concorde, l’Arc de Triomphe est illuminé, la Tour Eiffel scintille, et on prend conscience de quelque chose, sans parvenir à mettre la vulgarité de mots dessus.
Je ne me reconnais plus, ces dernières semaines. Sans doute parce que j’ai désormais fui ces immondes soirées de vacuité contagieuse, dans lesquelles j’ai tant et tant été malheureuse par le passé. Dans lesquelles des corps informes s’agitent méthodiquement afin de prouver au reste du monde que quelque chose les fait se lever, si ce n’est le matin, du moins la nuit. Dans lesquelles on trompe son ennui avec trop d’alcool, et trop de drogues en tous genres. Dans lesquelles on trompe son ennui par de vulgaires corps dont on ne se souviendra plus au petit matin. Parfois même bien avant le petit jour. La vulgarité de la baise saisit les tripes, et il n’y a bien que l’alcool qui parvienne, un temps, à faire illusion. Avant que le petit jour ne nous surprenne, vomissant alcools et médicaments. Ou bien hontes et regrets.
Peut-être me suis-je calmée. Oui. Parce que je laisse désormais des corps m’enserrer, des bouches déposer d’affectueux baisers sur mes joues, des doigts se mêler aux miens, des regards se poser, et des confidences se faire. Sans doute. Parce que je caresse de longs cheveux et que cela me ramène à la vie. Parce que parfois, je tiens contre mon corps, ces corps fragiles que je semble apaiser. Parce que ma bouche dépose sur leurs fronts brûlants de tendres baisers maternels.
Parce que je promène de moins en moins mon ennui et ma vitre de distanciation par rapport aux choses. Que parfois je l’oublie même, un peu. Ou pas. Mais qu’elle me semble moins lourde à porter pour mes frèles épaules. Que je ne fais plus semblant à chaque pas, à chaque mot prononcé au détour de chaque conversation. Parce que peut être, je me laisse aller un peu plus, et que je baisse les armes, petit à petit. Très prudemment. Et que jusqu’à présent, les coups reçus ne m’ont pas encore convaincus de me retrancher derrière ma vitre de glace.
Même si.
Je ne suis pas encore de ces enjouées perpétuelles, de ces souriantes insouciantes. Je ne l’ai jamais été. Je ne le serai jamais.
Mais peut-être deviens-je finalement « fonctionnelle en société », assez du moins pour ressentir de nouveau des sensations que j’avais cru définitivement oubliées. Assez pour sourire et que mon regard suive l’entrain de mes lèvres sans feindre ni mentir éhontément.
Peut-être suis-je sur la voie de l’apaisement.
Oui, Peut-être.